Dans l’après-midi, j’allai visiter le camp; j’entrai dans quelques maisons où je ne remarquai rien de bien particulier, sinon la rareté des meubles les plus communs; ainsi en bien des endroits, point de chaises ni de bancs. Hommes et femmes se couchent et s’accroupissent sur le plancher. Je donnai quelques poignées de mains à la mode anglaise, et je me souviens d’une bonne femme dont les mains étaient parfaitement propres, et qui cependant fit le simulacre de se les laver en les passant l’une sur l’autre, avant de me rendre ma politesse.

Le lundi 3 novembre, je profitai de la voiture du facteur rural qui nous avait comme d’habitude apporté le courrier (car ici encore les Pères tiennent le bureau de poste), et repris le chemin de Tekoa. Sur la route, nous rencontrâmes de nombreux Indiens se rendant à la ville, les uns dans des voitures attelées de deux et même de quatre poneys, les autres à cheval. Notons en passant que les femmes montent à cheval comme les hommes; quelquefois même l’absence de barbe chez ceux-ci peut occasionner des méprises.

A Tekoa je pris le train et rentrai à Spokane. J’avais un instant hésité à partir, à cause du mauvais état des chemins. Mais bien m’en prit de n’avoir pas attendu plus longtemps: le lendemain l’employé des postes dut faire son service à cheval, la boue ayant rendu les routes impraticables aux voitures.

Nous avons maintenant une idée de ce qu’est une mission indienne dans les Réserves américaines. Au centre, vous trouvez invariablement une église d’assez grandes dimensions; à côté de l’église, sous un auvent de 7 à 8 mètres d’élévation, la cloche; puis la maison des Pères, le tout en bois et d’aspect fort modeste. Aussi près que possible de la résidence des missionnaires, quelquefois même dans la résidence, l’école des garçons; à quelque distance, l’école des filles et l’habitation des religieuses enseignantes. Ces écoles malheureusement n’ont plus aujourd’hui la même importance qu’autrefois, les subsides du gouvernement ayant été totalement supprimés. Autrefois le missionnaire était la seule autorité reconnue à côté des chefs indiens; depuis, le gouvernement des Etats-Unis a établi dans chaque Réserve une agence, et près de chaque agence une école de garçons et de filles qu’il entretient libéralement; de là, dans nos écoles, diminution sensible des élèves, qui se recrutent plutôt parmi les blancs et les métis que parmi les Indiens.

A chaque mission se rattache une exploitation agricole, plus ou moins importante: il faut bien entretenir le personnel et nourrir les enfants. Ces fermes sont dirigées par nos Frères qui président aux travaux de culture et à l’élevage du bétail. Les troupeaux de bœufs et de chevaux, parfois considérables, ne demandent pas grand entretien; on les laisse errer en liberté dans la Réserve, chaque animal portant imprimé au fer rouge la marque de son propriétaire. Deux ou trois fois par an les cowboys montent à cheval, et par des courses fantastiques et des charges effrénées, réunissent et ramènent le troupeau entier. On compte les têtes, on marque les veaux et les poulains, et de nouveau on donne libre carrière à toute la bande. On ne conserve jamais à l’écurie plus de deux ou trois chevaux; si pour une raison quelconque il en faut un de plus, on va le chercher au pâturage.

Nous avons également une idée du type indien: peau jaune, cheveux invariablement noirs, menton arrondi et sans barbe, figure ronde ou ovale, remarquablement régulière. S’ils sont jaunes, me direz-vous, pourquoi les appelle-t-on Peaux-Rouges? J’ai moi-même posé cette question à un Américain, qui m’a répondu: On les appelle Peaux-Rouges parce qu’ils avaient coutume de se peindre en rouge pour la guerre ou pour leurs danses solennelles.

A mon avis, le trait caractéristique de l’Indien, ce qui donne à sa physionomie un air de dignité calme et reposée qui frappe tout d’abord, c’est son impassibilité et son imperturbable sang-froid. Le P. de Smedt avait déjà noté cette particularité dans ses lettres: «L’Indien, dit-il, est froid et délibère, étouffant avec soin la moindre agitation. Découvre-t-il, par exemple, que son ami est en danger d’être tué par quelque ennemi aux aguets, on ne le verra pas accourir précipitamment pour le lui annoncer, comme s’il était dominé par le sentiment de la crainte; il lui dira paisiblement: «Mon frère, où vas-tu aujourd’hui?» Sur sa réponse, il ajoutera avec le même air d’indifférence: «Une bête féroce se trouve cachée sur ta route.» Cette allusion suffit, et son ami évite le danger avec autant de soin que s’il avait connu tous les détails relatifs au piège qu’on lui tendait. Si la chasse d’un sauvage a été infructueuse pendant plusieurs jours, et que la faim le dévore, il ne le fera pas connaître aux autres par son impatience ou son mécontentement; mais il fumera son calumet comme si tout lui eût réussi à son gré: agir autrement serait manquer de courage et s’exposer à être flétri par le sobriquet le plus injurieux que puisse recevoir le sauvage, celui de vieille femme.

«Dites à un sauvage que ses enfants se sont signalés dans les combats, qu’ils ont enlevé des chevelures: le père ne montre aucune émotion de joie et se borne à répondre: «Ils ont bien fait.» Si, au contraire, on lui apprend que ses enfants sont morts ou prisonniers, il se contente de dire: «C’est malheureux». Quant aux circonstances de l’événement, il ne s’en informera que quelques jours après.»

Rentré à Spokane, je m’informai des besoins de la mission, et je sus bien vite que c’était surtout pour les Indiens qu’on manquait de prêtres. Mon parti fut pris aussitôt et dès le retour du Supérieur Général je m’offris pour ce ministère. «Je puis encore apprendre une langue, malgré mon âge, lui dis-je.—J’accepte bien volontiers, me dit-il; et quelle langue préférez-vous? le Kalispel ou le Nez-Percé?» Le Kalispel est la langue des sauvages qui habitent les bords du lac de ce nom: Têtes-Plates, Pend-d’Oreilles, etc. Les Cœurs d’Alène parlent aussi Kalispel; c’est une langue extrêmement âpre et gutturale. Le Nez-Percé au contraire, à cause du grand nombre de ses voyelles, est d’une prononciation relativement douce et facile. Ma réponse ne se fit pas attendre: je préférais le Nez-Percé. «Vous irez donc chez les Nez-Percés, pour y vivre et y mourir. Vous partez demain». Et il ajouta: «In nomine Domini», en accompagnant ces paroles d’un geste bénissant.

On raconte que Louis-Napoléon, condamné à la prison à perpétuité, se tourna en souriant vers Berryer, son avocat, et lui dit: «La perpétuité? combien de temps cela dure-t-il en France?» Dans mon cas, comme dans celui du futur empereur, la perpétuité ne dura guère: envoyé chez les Nez-Percés «pour y vivre et y mourir», j’y restai quelques mois seulement.