Nous partîmes deux jours après, le R. P. de la Motte voulant bien m’accompagner, pour la Réserve d’Umatilla, près de Pendleton, dans l’Orégon. En passant à la station de Tekoa, j’envoyai de loin un souvenir à nos bons Cœurs d’Alène, et nous continuâmes notre course à toute vapeur vers le Sud-Ouest. Jusqu’à Colfax, nous eûmes sous les yeux les horizons ordinaires du Montana: montagnes boisées et vertes collines. Mais à cet endroit, le paysage change brusquement: plus d’arbres, plus de verdure, du sable et des éboulis de rochers, une vaste solitude couverte d’un linceul de poussière. Voici bientôt sur notre route la grande rivière des Serpents (Snake river). Je me sentis le cœur gros à la vue du spectacle morne et désolé que présentaient les rives de ce fleuve, coulant entre deux chaînes de collines grises et raboteuses, sans le moindre brin de verdure, sans le moindre arbuste. Je ne pus m’empêcher de penser à la vallée du Rhône, que j’avais parcourue quelque temps auparavant, et le contraste de cette triste région avec les splendeurs pittoresques de notre beau fleuve français me causa, je l’avoue, un brusque accès de nostalgie.

La nuit était tombée quand nous arrivâmes à la gare de Pendleton. Le P. Neate, curé de la paroisse, nous y attendait avec son cabriolet, dans lequel nous montâmes, et quelques instants après nous étions au presbytère. Pendleton est une petite ville (4 à 5000 âmes) bâtie toute en bois, sur les bords de la rivière Umatilla; il s’y trouve cependant quelques beaux édifices en pierre ou en brique, entre autres l’hôpital catholique et le pensionnat tenu par des Sœurs allemandes. C’est une des rares paroisses desservies par nos Pères en dehors des Réserves. L’église et le presbytère, brûlés complètement il y a quelques années, furent rebâtis par un Français, le P. Victor Garrand.

A une petite distance de la ville s’ouvre la Réserve des Nez-Percés, à laquelle on a donné le nom de la rivière qui la traverse, l’Umatilla. C’est au centre de cette Réserve, à la mission Saint-André, que j’allais et dès le lendemain de notre arrivée, le P. Ragaru, qui avait charge de cette mission, vint me chercher à Pendleton. Je le vois encore, descendant de sa voiture, venir à nous dans le jardin, vêtu d’un gros tricot de laine, qu’il avait conservé de son costume de missionnaire d’Alaska. Après le dîner il fit ferrer ses chevaux et m’emmena à travers des chemins défoncés et une mer de boue. Plus nous approchions, plus le pays devenait triste et même lugubre: un sol uniformément gris ou noir, sans le moindre relief, sans ombre de végétation, une solitude morne, un silence écrasant, rompu de temps à autre par le sifflement brusque de la bise ou par le glapissement suraigu des chiens sauvages, appelés «cayoutis». La nuit tombait; j’aperçus à quelque distance une église basse en bois: c’était l’église de la mission. Nous la dépassons et la voiture s’arrête devant une maison à deux étages, dont la silhouette solitaire perçait à peine l’obscurité. Je descendis seul à la porte de cette maison qui était la nôtre, mon compagnon poursuivant sa route jusqu’au pensionnat pour y déposer les provisions rapportées de la ville. Un homme de haute taille, aux traits austères, m’accueillit sur le seuil et m’introduisit dans une salle nue, à peine éclairée par une lampe fumeuse. Il m’offrit un siège, et s’assit lui-même sans proférer une parole. La solitude semblait l’avoir marqué de son empreinte mélancolique, et sa haute taille se courbait, comme brisée par le poids du travail. C’était le Fr. Daisy, Irlandais, chargé des travaux de la ferme. Je lui demandai où était la chapelle, le réfectoire. Il me répondit par monosyllabes qu’il n’y avait dans la maison ni chapelle, ni réfectoire: on disait la messe et l’on mangeait à l’école des Sœurs, plus loin. Et il retomba dans son mutisme. On le voit, mon entrée sur le théâtre de mes futurs travaux apostoliques manquait complètement de mise en scène.

Le lendemain matin j’explorai les environs immédiats. Le pays m’apparut alors dans toute son horrible nudité. Pas un arbre! à peine si à l’horizon une étroite bande de verdure indiquait le cours de l’Umatilla. En dehors de l’école, solitude complète autour de nous. Le dimanche seulement nous pouvions espérer de voir des figures humaines, jaunes ou blanches, à l’église. Pendant toute la semaine, nous étions ensevelis dans ce coin de terre comme dans un tombeau. Heureusement j’étais venu sans illusion sur ce qui m’attendait dans ces pays lointains. Il fallait cependant, de toute nécessité, me créer une occupation: je me jetai à corps perdu dans l’étude du Nez-Percé ou Noumipou.

D’où vient ce nom de Nez-Percé donné à cette tribu par les trappeurs canadiens? Il est à croire qu’autrefois ils se perforaient la cloison ou les ailes du nez pour y introduire des ornements. Actuellement il ne reste rien de cet usage, s’il a jamais existé. Les Nez-Percés sont intelligents et braves; ils l’ont prouvé par leurs exploits sous la conduite de leur célèbre chef Joseph, mort récemment. Leur type se distingue entre tous les types indiens par sa noblesse et son élégance. Leur langue, je l’ai déjà dit, est relativement douce et harmonieuse. Tandis que les Têtes-Plates donnent à Dieu le nom de Grand Esprit (Kolinezouten), les Nez-Percés l’appellent «Celui qui est en haut» (Akame-kinikou). Akame signifie «en haut». De même ils nomment le démon «Celui qui est en bas» (Enime kinikou). Enime signifie «en bas».

J’étudiais avec tant d’ardeur, qu’en moins de trois mois je pus prêcher de mémoire un court sermon que j’avais composé moi-même sur Dieu (Akame kinikuki). Ki est le locatif (préposition sur). La division de ce sermon était la suivante:

«Dieu est notre créateur.—Akame kinikou iouèsche nounim Anièouat.

«Dieu est notre maître.—Akame kinikou iouèsche nounim Miogate.

«Dieu est notre Père.—Akame kinikou iouèsche nounim Pischte.»

Il est d’usage, lorsqu’un nouveau Père arrive dans une mission, que les Indiens lui donnent en leur langue un nom spécial, sous lequel il sera désormais désigné parmi eux. Ce nom leur est inspiré par un détail extérieur, une particularité physique qui les frappe. Pour moi, ce qui leur parut le plus remarquable, ce fut mon lorgnon, et ils m’appelèrent «le Père Victor Œil de cristal»; je ne me rappelle plus le mot qui signifie en leur langue «œil de cristal», mais je me souviens que les lettres «v» et «r» manquant dans leur alphabet, au lieu de Victor, ils prononçaient «Mittol».