J’ai déjà dit plus haut que la tribu des Cœurs d’Alène est tout entière catholique; ici il n’en est pas de même. Un tiers seulement des Nez-Percés est catholique, un autre tiers protestant et le reste encore païen. Ces païens adorent, paraît-il, les astres, le feu, les eaux, mais surtout le soleil; il est d’ailleurs très difficile de pénétrer leurs mystères. Je fus dès le début témoin d’une conversion, et j’assistai au baptême d’un jeune païen de 25 à 30 ans, qui m’édifia par sa piété naïve. Il s’appelait André Corne d’argent. Après le baptême, on réhabilita son mariage; sa femme déjà chrétienne paraissait tout heureuse.

Le dimanche était notre grand jour; après une semaine de solitude nous voyions arriver nos paroissiens, jaunes et blancs, les uns à cheval, les autres en voiture, tous accompagnés de leurs chiens, qui par leurs gambades et leurs aboiements joyeux mettaient dans le paysage une note de gaîté. L’église était bientôt pleine; les femmes commençaient à réciter ou plutôt à chanter le rosaire dans leur langue harmonieuse, jusqu’à ce que le prêtre parût à l’autel. Les jeunes filles du pensionnat des Sœurs chantaient à la tribune; le P. Ragaru et moi nous prêchions alternativement, d’abord en anglais pour les Blancs, puis en nez-percé pour les Indiens. L’aspect général de la foule était à peu près le même que chez les Cœurs d’Alène: même mosaïque de costumes aux couleurs éclatantes, mêmes visages cuivrés, encadrés de longs cheveux noirs, avec cette différence qu’il y avait dans l’assemblée plus de visages pâles, c’est-à-dire de Canadiens-français. Après la messe, les enfants, garçons et filles, retournaient à l’école, la foule se dispersait et nous retombions dans notre solitude pour toute une semaine que j’employais à l’étude acharnée de la langue.

L’école comptait à cette époque une centaine d’enfants, la plupart métis ou quarterons. J’y allais dire la messe le matin, parfois je donnais une instruction aux religieuses; c’était toute l’occupation qui me venait de ce côté.

D’autre part il n’y avait guère à songer à des promenades aux environs; les chemins étaient rendus impraticables par la boue d’abord, par la neige ensuite. Il ne me restait d’autre ressource que l’étude.

Les fêtes de Noël vinrent pourtant faire diversion; dès la veille un certain nombre d’Indiens arrivèrent à cheval, en voiture, précédés ou suivis de leurs chiens, sans lesquels ils ne voyagent jamais. Quelques tentes s’élevèrent autour de l’église, et le soir venu je pus voir de ma fenêtre la lueur rougeâtre des feux qui les éclairaient à l’intérieur.

L’année précédente je me trouvais pendant cette nuit de Noël au milieu du tumulte, des chants, des bruits d’instruments de toutes sortes par lesquels les habitants des quartiers populaires de Gênes célèbrent cette grande fête. Par un brusque changement de décor, je la célébrais cette fois au fond d’un désert, dans le silence et la solitude.

A la grand’messe le lendemain, le P. de la Motte qui était venu passer les fêtes avec nous, prêcha par interprète; pour un nouveau venu c’était un spectacle intéressant, de voir à la table de communion l’interprète debout à côté du prédicateur; celui-ci procédait par phrases courtes et multipliées; la traduction suivait aussitôt, alerte et naturelle: «Quel est ce petit enfant qui nous tend les bras dans la crèche?... C’est le Fils du Roi des rois; c’est celui qui gouverne l’univers... Et d’où vient-il, ce petit enfant?... Il vient du ciel où nous espérons le voir un jour... Que vient-il faire sur la terre, ce petit enfant?.. Il nous apporte la joie et le bonheur, etc...» Je ne comprenais point la traduction de ces paroles, et ne pus saisir qu’un mot, le mot «Miaz», qui signifie petit enfant, et qui revenait sans cesse.

Après la grand’messe, il y eut conseil des chefs; le R. P. de la Motte, arrivé récemment de Rome, les avait convoqués pour leur donner des nouvelles du Saint-Père et les consulter sur les besoins de la mission. Quand nous entrâmes dans la Salle du Conseil, ils étaient déjà là cinq ou six chefs, assis sur un banc, silencieux et impassibles. Nous prîmes place vis-à-vis d’eux, et pendant plusieurs minutes le plus profond silence régna dans la salle. Les Indiens, avant de parler, tiennent à s’établir dans le calme le plus absolu; ils maîtrisent leurs émotions par un acte de volonté et donnent à leur visage une expression de complète indifférence. Enfin l’un d’eux se leva et lentement prononça quelques paroles de bienvenue, adressées au Supérieur général de la mission; puis il se rassit. Le P. de la Motte observa le même cérémonial avant de répondre; pendant quelques minutes il resta silencieux et parut impassible; puis il prononça en anglais un petit discours sur Rome et le Saint-Père dont l’interprète donna la traduction indienne phrase par phrase. Ensuite il leur demanda s’ils désiraient quelque chose ou s’ils avaient quelque proposition à faire. Longue pause, nouveau silence. L’un d’eux se lève enfin et commence à parler en appuyant ce qu’il dit de gestes simples et nobles; l’interprète traduit en anglais: «L’orateur remercie le Père; il est heureux de le revoir après une absence qui a duré un si grand nombre de lunes; mais il désire quelque chose et il veut ouvrir son cœur. Nous n’aimons pas, dit-il, à user d’interprète à l’église; chef des Robes noires, envoie-nous des prêtres qui sachent notre langue...» Et me désignant de la main, il m’adressa ce compliment qui fut la meilleure récompense de mon travail: «Ce nouveau Père, nous le comprenons, lui, quand il prêche.» Un second orateur succède au premier, un troisième au second, toujours avec la même lenteur et la même solennité. Mais le thème ne change pas: tous insistent pour avoir des Robes noires qui sachent leur langue. Un d’eux ajoute même: «Chose étrange! toutes les fois qu’un Père commence à nous comprendre et à bien parler, on nous l’enlève.» C’était aller un peu loin; aussi le P. de la Motte jugea-t-il à propos de lever la séance.

Ce Conseil est le seul auquel j’aie jamais assisté; je regrette de dire qu’on n’y fuma point le calumet. On sait assez quelle importance les Indiens attachaient à cet usage lorsqu’ils tenaient leurs conseils de guerre ou qu’ils concluaient la paix avec leurs ennemis. Mais ce que l’on sait moins, c’est la place que tenait le calumet dans toutes les cérémonies religieuses. «Le calumet, nous dit le P. de Smedt, est l’instrument par lequel ils préludent à toutes leurs invocations. Fumer est leur préparation prochaine lorsqu’ils s’adressent au Grand Esprit, au soleil, à la lune, à la terre et à l’eau et qu’ils les prennent pour témoins de leur sincérité et pour garants de leurs engagements. Cette coutume des sauvages, quoique ridicule en apparence, a cependant son bon côté. L’expérience leur a appris que l’action de fumer tend à dissiper les vapeurs du cerveau, à relever leur courage, à les habituer à penser et à juger avec justesse; c’est pourquoi le calumet est encore introduit dans leurs Conseils comme prologue et devient comme le sceau de leurs décrets lorsque leurs résolutions sont prises. Ils l’envoient comme un gage de fidélité et de respect à ceux qu’ils veulent consulter, ou avec qui ils ont fait alliance, ou conclu un traité.»

Le jour de l’Epiphanie, pour égayer un peu les enfants de l’école, j’imaginai d’organiser un cortège de Rois-Mages. J’avais trouvé au grenier des instruments de musique, oubliés là depuis longtemps et couverts de poussière; il y avait un tambour, une grosse-caisse, un cornet à piston, un trombone, etc. J’appelai quelques-uns de nos grands élèves, et leur distribuai ces divers instruments, me réservant toutefois le tambour. Je leur recommandai au signal que je leur donnerais de souffler de toutes leurs forces dans leurs cuivres et de ne pas ménager la grosse-caisse; puis, faisant amener trois chevaux (car les chevaux ne manquaient pas), je juchai sur leur dos trois de nos petits garçons, qui devaient représenter les Rois. Heure avait été prise pour cette petite fête dans l’après-midi; les religieuses avec tous leurs enfants de l’école étaient rangées sur le trottoir de bois, qui bordait le chemin boueux et qui servait de communication entre les deux maisons. Le moment venu, le cortège s’ébranla sous mes ordres; lorsque nous arrivâmes devant le groupe des Sœurs et de leurs élèves, je donnai le signal avec mon tambour, et aussitôt ce fut un déchaînement de sons rauques, une cacophonie invraisemblable, qui finit dans un immense éclat de rire. Alors les Rois s’avancèrent sur leurs chevaux caparaçonnés de rouge et commencèrent une distribution de fruits et de sucreries, avidement attendus par tous les spectateurs. On n’avait jamais vu pareille fête à l’école Saint-André, et l’on en parla longtemps.