Après l’église je visitai le presbytère, petit mais commode et bien distribué. Au centre un cabinet de travail, que l’on appelle ici l’office; d’un côté ma chambre à coucher et un modeste salon; de l’autre, la salle à manger et la cuisine, avec une chambrette pour le domestique. Nous poussâmes ensuite notre visite jusqu’à l’écurie; au-dessus de la porte basse passait la tête d’un cheval qui regardait avec curiosité venir son nouveau maître; la remise contenait une voiture légère à quatre roues, appelée buggy et un traîneau; puis le poulailler, vide alors, mais qui fut bientôt largement peuplé. Autour de l’église et du presbytère s’étendait un terrain de quelques hectares en partie traversé par un gros ruisseau aux eaux limpides et poissonneuses, qui devient au printemps une petite rivière.

Le P. Dethoor, habitué à la vie de missionnaire, alluma du feu à la cuisine et prépara un frugal repas; vers trois heures il reprit le chemin de Misoula et je restai seul dans ma maison et désormais chez moi. «Etrange destinée, pensais-je en moi-même; je suis venu en Amérique pour être missionnaire et me voilà curé;—pour vivre et mourir au milieu des sauvages, et me voilà dans une paroisse quasi-européenne!» C’était en effet par suite de circonstances tout à fait inattendues que ma situation se trouvait ainsi fixée. Quinze jours auparavant, Mgr Brondel, évêque d’Héléna, avait dû envoyer d’urgence à Butte mon prédécesseur M. Allaeys pour y occuper un poste vacant. N’ayant pas sous la main de prêtre parlant français en même temps qu’anglais (et il faut parler français à Frenchtown à cause des nombreux Canadiens qui s’y trouvent), il s’était adressé au Supérieur de la mission qui m’avait aussitôt désigné pour ce poste en s’excusant de me reprendre ainsi par nécessité à mes chers Indiens.

J’en étais là de mes réflexions solitaires, lorsque j’entendis un coup de sonnette: c’était une bonne Canadienne, d’aspect vénérable, qui m’apportait des beignets. On cause un peu et je remercie. A peine m’avait-elle quitté, qu’un second coup de sonnette me rappelle à la porte: c’était un homme cette fois, le charpentier du village qui m’apportait lui aussi de la part de sa femme des beignets et un gros gâteau. Décidément je ne mourrais pas encore de faim ce soir-là. Un troisième coup de sonnette: j’ouvre et je vois une fillette de huit à dix ans, les mains derrière le dos et qui me regarde bien en face. «Qui êtes-vous?—C’est moi, répond-elle d’un ton décidé.—Qui vous?—Evelina.—Que voulez-vous, ma bonne petite?—Vous voir; on m’a dit que vous étiez arrivé.» Voilà qui était bien américain.

Église de Frenchtown et presbytère.

La nuit venue, je fermai soigneusement mes portes, et sans autre compagnie que celle de mon bon ange, je m’abandonnai aux douceurs du repos. Le lendemain à sept heures, j’entendis sonner l’Angelus, et bientôt après le sacristain se présentait à ma porte. C’était un brave homme, passablement original; il s’appelait Paul-Saul et aurait aimé qu’on le désignât sous ce double nom; mais le public s’y refusa obstinément et se contenta de le surnommer Polyte, nom sous lequel il était connu dans toute la vallée. Je le confirmai dans ses fonctions de sacristain et moyennant 125 fr. par mois (la main-d’œuvre est très chère aux Etats-Unis), je l’engageai comme domestique. Il fut ainsi pendant trois ans tout à la fois cuisinier, cocher, sacristain, organiste, sonneur de cloche et fossoyeur.

Le dimanche venu, je dis selon l’usage une messe basse à 8 h. 1/2, puis à 10 h. 1/2 je chantai la grand’messe. On était accouru de toutes parts pour voir le nouveau curé; d’ailleurs il faut le dire à leur louange, les Canadiens n’hésitent pas à faire dix ou douze milles pour assister aux offices. Je trouvai à la sacristie une petite troupe d’enfants de chœur fort bien dressés à servir à l’autel; mais je ne pouvais compter sur eux en semaine, et pendant plusieurs années, en dehors du dimanche, je dus dire la messe sans servant.

Ayant entonné l’Asperges, je fus agréablement surpris d’entendre à la tribune un chœur bien nourri de voix d’hommes et de femmes continuer le chant liturgique, avec accompagnement d’harmonium: l’organiste n’était autre que Polyte et le premier chantre, un certain M. Lafleur. Remarquons en passant qu’un grand nombre de Canadiens portent des noms comme ceux-ci: Lafleur, Ladouceur, Lagrandeur, etc., et l’on sait que le héros d’Evangéline, le poème bien connu de Longfellow, s’appelait Gabriel Lajeunesse. Je fus en même temps ravi de voir que le plain-chant était en honneur à Frenchtown où l’on n’exécutait guère que des messes de Dumont, le chœur alternant avec un soliste. En me retournant du haut de l’autel, je remarquai non sans étonnement que les hommes étaient en majorité dans l’assistance, au rebours de ce qui se voit d’ordinaire chez nous. Les femmes aussi étaient nombreuses, mais on comprend qu’à de si grandes distances, il leur soit parfois difficile de venir à cause de leurs petits enfants. Le plus grand recueillement régna toujours dans notre église pendant les offices, et plus d’une fois, n’entendant aucun bruit, je fus tenté de me retourner pour m’assurer que je n’étais point seul. Après l’évangile je montai en chaire et lus la lettre de l’évêque qui me nommait recteur de l’église Saint-Jean-Baptiste de Frenchtown; puis je saluai mes nouveaux paroissiens, leur fis quelques recommandations, entre autres de m’avertir à temps quand ils auraient des malades en danger de mort, et de me présenter les enfants en âge de faire leur première communion. Je leur déclarai ensuite qu’il n’y avait pas un sou en caisse, le seul argent disponible ayant été récemment dépensé par mon prédécesseur pour l’achat d’un très beau corbillard. Pendant l’offertoire, les syndics, selon l’usage, firent la quête et recueillirent quelques dollars. Qu’est-ce que les syndics? me demanderez-vous. Les syndics sont quelque chose comme nos marguilliers, mais avec plus de prestige. Ils forment le conseil du curé, la seule autorité reconnue dans ces communautés canadiennes, organisées en paroisses où il n’y a ni maire, ni adjoints. Ils sont au nombre de trois, nommés par l’assemblée paroissiale et se renouvellent d’année en année par un roulement continu, le plus ancien cédant la place à un nouveau. Chaque famille a son banc; la location des bancs est le principal revenu du curé; les plus rapprochés de l’autel se louent 20 dollars ou 100 fr.; les plus éloignés, 6 dollars ou 30 fr.

La sortie de l’église offre chaque dimanche une scène très animée; on s’aborde, on s’interroge, on se communique les nouvelles des différents points de la vallée; les voitures rangées en longues files attendent; après quelques instants, chaque famille reprend la sienne et fouette cocher! on rentre au logis.

Les offices du dimanche sont terminés après la messe et la bénédiction du saint Sacrement qui la suit; on comprend en effet qu’il est presque impossible de faire revenir tout ce monde après le dîner pour un office du soir. Pour la même raison, il n’y a pas de catéchisme; je dirai plus tard comment on suppléait à cette lacune.