La vallée est exclusivement habitée par des Canadiens-Français, venus dans le pays vers 1860. J’étais heureux d’avoir l’occasion, sans être jamais allé au Canada, de connaître cette race forte et vaillante.. «Les Canadiens, dit un de leurs historiens, ont toujours été fiers de leurs origines. Ils ont raison, car ils sont peut-être les seuls au monde qui puissent en revendiquer d’aussi pures et d’aussi honorables. A dater de 1635, ce sont de robustes paysans français, venus de Normandie, de Bretagne, de Saintonge, du Maine et du Perche, qui commencent à se fixer au Canada et à faire souche d’honnêtes gens[E].»
Personne n’ignore en effet que ce qui distingue essentiellement le Canadien, c’est l’amour de la religion et l’esprit de famille. Sur cette terre classique du divorce et du mariage «scientifique», ils continuent à donner l’exemple des bonnes mœurs et de la fidélité à la loi chrétienne.
Un autre trait caractéristique des Canadiens, c’est leur prosélytisme; ce sont eux qui, en explorant l’Amérique du Nord jusque dans ses profondeurs, ont porté partout la foi catholique. Ils accompagnaient les missionnaires, affrontaient les mêmes dangers et plus d’une fois tombèrent martyrs à leur côté. Chose étrange! les Iroquois, ces cruels bourreaux des Brébœuf, des Jogues, des Lallemant, devinrent, après leur conversion, les apôtres des tribus indiennes des Etats-Unis; les Têtes-Plates avaient connu par eux la religion catholique lorsqu’ils envoyèrent leurs chefs jusqu’à Saint-Louis, chercher les Robes Noires.
Comme je l’ai déjà dit, c’est vers 1860 que les premiers colons Canadiens vinrent chercher fortune dans les riches plaines de l’Ouest. Quelques-uns s’établirent dans la vallée de Frenchtown et leur premier soin fut de bâtir une modeste église, où le P. Ménétret, de la mission des Têtes-Plates, venait de temps en temps leur dire la messe. Cette église était située sur une colline où se trouve maintenant le cimetière. Au bout de quelque temps les habitants se fatiguèrent de monter jusque-là pour assister aux offices et ils résolurent de faire descendre l’église jusqu’à eux. On la mit donc sur des roulettes et on l’installa au centre de la vallée.
Une famille Canadienne.
En 1887 fut construite la nouvelle église, grâce aux contributions d’argent et de travail auxquelles personne ne se refusa. L’ancienne église alors fut transformée en presbytère, et c’est ce presbytère que j’ai habité pendant plus de cinq ans. A peine installé, mon premier soin fut de visiter mes paroissiens, en commençant par la vallée de Frenchtown. Chaque jour après le dîner, je partais en traîneau avec Polyte, qui me servait de guide. Nous allions ainsi de maison en maison; j’inscrivais soigneusement les noms des parents et de leurs nombreux enfants. Inutile de dire que je fus parfaitement reçu dans ces excellentes familles canadiennes. On m’invitait partout à revenir souvent et à m’asseoir à la table commune. Je fus frappé dans ces visites de l’air d’aisance qui régnait partout. La maison d’habitation, la résidence, comme on dit par là, se distingue des autres bâtiments qui l’entourent, par son extrême propreté. D’ordinaire la porte d’entrée s’ouvre sur une grande chambre qui sert de salon de réception et où se font les veillées en hiver. Les autres bâtiments de la ferme, au nombre de huit ou dix, environnent la résidence: grainerie, laiterie, glacière, boucherie, etc. Il n’y a point d’étables: les vaches paissent en liberté et en troupes comme les chevaux. Une ferme complète ressemble à un petit village.
Je visitai une à une toutes les maisons sur une longueur de 21 kilomètres, et trouvai ainsi une centaine de familles; puis je m’acheminai vers les postes les plus éloignés de la paroisse. Cette fois, laissant à la maison cheval et voiture, je prenais le train.
A l’extrémité Ouest de la vallée de Frenchtown, la rivière Misoula s’engage dans un étroit défilé de montagne, où d’ordinaire il n’y a de place que pour elle et pour la ligne du chemin de fer. La première station est Lothrop, à 20 kilomètres de Frenchtown. Ce village se groupe autour d’une immense scierie qui exploite les forêts voisines, surtout pour fournir le bois nécessaire aux mines de la région. Les premières fois que je m’arrêtai à ce poste, je n’eus d’autre habitation qu’une hutte faite de troncs d’arbres, où il y avait juste la place pour un lit, une petite table et un poêle. Un soir, menacé par un ivrogne qui voulait envahir mon domicile, je dus faire clouer à l’intérieur l’étroite fenêtre et barricader ma porte. Je disais la messe dans une salle de danse, la seule qui fût à ma disposition; plus tard seulement je pus célébrer dans des maisons particulières. Je me souviens pourtant d’une fête de première communion célébrée dans cet endroit profane avec une touchante piété.