Une ferme: la résidence.
Dans tous ces postes de la montagne je prêchais en anglais; car ici j’avais surtout affaire à des Américains, Irlandais d’origine.
Après Lothrop, une halte porte le nom de Philémon. J’avais là trois familles canadiennes; l’une d’elles ne comptait pas moins de douze enfants, dont l’aînée, une fillette, avait à peine quatorze ans. Je n’ai jamais rien vu de plus gracieux dans son genre que cette douzaine de petits minois éveillés, s’échelonnant par une pente insensible, depuis le nez rose du bébé jusqu’à l’épaule de la grande sœur.
A partir de Philémon, le défilé qui s’était élargi en une gracieuse vallée, se rétrécit de nouveau au point qu’à certains endroits il a fallu par des travaux d’art accrocher la voie ferrée aux parois verticales des rochers; la rivière coule au fond à une grande profondeur. Nous arrivons bientôt à la Montagne de Fer (Iron Mountain); c’est ici, non plus un camp de bûcherons comme à Lothrop, mais un camp de mineurs. Les mines abondent dans les environs de cette montagne de Fer, et on trouve tout près de cette bourgade la plus riche mine d’or du Montana, actuellement encore en exploitation. Dans ce poste, je disais la messe où je pouvais, tantôt à l’auberge qui n’était guère qu’un cabaret, tantôt dans des maisons particulières. Je confessais parfois sur l’escalier, faute de mieux, et je me souviens qu’un jour, ayant été brusquement dérangé par des gens qui entraient ou sortaient, je dus me réfugier au grenier avec mon pénitent.
Iron Mountain ou la Montagne de Fer est à 65 kilomètres de Frenchtown; elle est reliée à une autre bourgade, appelée Superior, par un pont jeté sur la Missoula, très large en cet endroit. D’Iron Mountain, courant toujours entre deux chaînes de montagnes, nous atteignons les grandes scieries de Saint-Régis, autour desquelles se groupe une importante population d’ouvriers et d’employés. Très peu parmi ces derniers étaient catholiques, et à part quelques Canadiens et une ou deux familles irlandaises, personne n’assistait aux offices que je célébrais dans une salle de réunions publiques, louée à cet effet. D’où venait ce nom de Saint-Régis donné à cette localité perdue dans la montagne? Une vieille Indienne qui avait connu le P. De Smet, me l’expliqua ainsi: «Quelquefois le vaillant missionnaire était obligé de camper pendant de longs jours à cause du débordement des rivières; il s’arrêtait donc avec ses compagnons, dressait des tentes et donnait à ce village improvisé le nom d’un saint Jésuite.»
Le torrent St-Régis.
Mes visites à Saint-Régis me furent toujours particulièrement pénibles; je n’avais aucune prise sur ces ouvriers, profondément indifférents à toute espèce de religion; de plus, le milieu dans lequel je me trouvais, rappelait par trop la barbarie du Far-West. J’habitais un soi-disant hôtel, baraque en bois, dont les chambrettes n’étaient séparées que par l’épaisseur d’une planche; les objets les plus indispensables manquaient: le lavabo commun à tous offrait à tous le même peigne et la même brosse à dents; les punaises abondaient. Le site en revanche était magnifique; les montagnes à cet endroit forment un cirque grandiose, que la Missoula, devenue un grand fleuve, parcourt avec majesté en se dirigeant vers le Nord. Nous la quittons ici pour remonter le long de la rivière Saint-Régis, à travers un paysage sévère, jusqu’à la ligne de faîte de la chaîne des Cœurs d’Alène. Une gorge étroite, longue de 19 kilomètres, s’ouvre devant nous; la rivière ou plutôt le torrent Saint-Régis y bondit avec fracas, laissant à peine un étroit passage au train. Enfin voici de Borgia.
De Borgia est une agglomération de quelques maisons seulement, où viennent s’approvisionner les mineurs de ces montagnes, riches en minerais de toutes sortes. Je visitais plus souvent ce poste que les autres; j’y avais bâti une petite église, et là seulement je pouvais célébrer avec décence. J’avais eu à cœur de planter la croix dans ces solitudes où elle n’apparaissait nulle part. Sur un parcours de 160 kilomètres, c’est-à-dire de Frenchtown jusqu’à l’extrémité de la paroisse, je n’avais découvert en arrivant aucun signe religieux. Il fallait combler cette lacune et une croix blanche d’assez grandes dimensions s’éleva bientôt au-dessus du portail de ma modeste église, dominant ainsi les environs. Lorsque vint le moment de désigner un patron à ce nouveau sanctuaire, comme j’interrogeai mon évêque à ce sujet, il me répondit: «Le patron est tout indiqué: l’église sera dédiée à S. François de Borgia.» Je fis donc peindre par un de nos Frères, artiste distingué, un beau tableau du Saint que je plaçai au-dessus de l’autel. Mes catholiques furent ravis d’apprendre que le nom du pays qu’ils habitaient était un nom de saint; je leur expliquai que c’était le P. De Smet qui, ayant campé dans ces lieux, leur avait donné le nom de Saint-François de Borgia.