Mission de Borgia.
J’avais à de Borgia un excellent auxiliaire dans la personne du chef d’équipe, chargé de surveiller et d’entretenir une section de la ligne du chemin de fer. Il s’appelait Fred Wence. C’était un Allemand d’origine, né au pied du Kaiserstuhl, dans le Grand Duché de Bade. Sans lui je n’aurais jamais pu construire notre église; sa femme, Irlandaise de vieille roche, était aussi bonne catholique que lui. Ces braves gens m’hébergeaient dans leur maison quand je venais à de Borgia. Chez eux du moins j’étais en sûreté; car dans ce pays il faut se tenir toujours en garde contre les voleurs et aussi contre les ivrognes. Nulle part dans mes postes de la Montagne, je n’étais mieux logé que là, et pourtant mon installation n’était guère luxueuse. J’habitais une chambre à trois lits, dont on congédiait pour ce soir-là les occupants: leurs hardes, pantalons, gilets, etc., restaient accrochés à des cordes, tendues à travers la chambre, en attendant le retour de leurs propriétaires, ce qui n’embellissait pas la perspective. Nous passions la soirée à causer politique ou à écouter un phonographe; puis dès 7 h. du matin, on ouvrait un chemin à travers la neige et je me rendais à l’église. Les confessions se faisaient alors derrière un simple rideau; plus d’une fois il m’est arrivé, en moins d’une demi-heure, d’en entendre à en quatre langues: anglais, allemand, français pour les Canadiens et italien pour les ouvriers du chemin de fer. L’assistance était peu nombreuse, mais vraiment fervente, quelques-uns de ces bons catholiques venaient à pied d’une distance de plusieurs milles, et je vis un jour une jeune mère de famille arriver ainsi, amenant avec elle son nourrisson emmailloté sur un traîneau qu’elle tirait elle-même par des chemins affreux.
A peine l’église était-elle achevée que j’y fis un enterrement: une jeune fille de seize ans avait été horriblement brûlée, le 4 juillet, par l’explosion de fusées tirées à l’occasion de la fête de l’Indépendance. Toute la population accourut aux funérailles et l’église se trouva pleine. Les protestants étaient en majorité; il y avait aussi quelques infidèles non baptisés. Je profitai de l’occasion, non pour faire de la controverse, mais pour parler de la nécessité d’avoir une religion et de la pratiquer fidèlement. «Si vous êtes protestants, leur dis-je, soyez au moins bons protestants; et vous, qui avez le bonheur d’être catholiques, soyez bons catholiques».
Église de Borgia.
La station qui suit de Borgia porte le nom du chef Indien Saltese. Saltese est tout à la fois le poste le plus éloigné et le plus sauvage de la paroisse; ce camp de mineurs est à 120 kilomètres de Frenchtown; il ne présente qu’une agglomération de quelques maisons, au fond d’une gorge où roule un torrent. Mais ces maisons sont pour la plupart des «Salons», ou cabarets, de la pire espèce; les mœurs de ceux qui les fréquentent sont dissolues et brutales. Les bandits de la contrée se donnent rendez-vous à Saltese; et j’ai vu plus d’une fois les traces de leur passage marquées par l’incendie, le vol et l’assassinat. Plus d’un de ces «Salons», aux temps dont je parle, devint le théâtre de ces attentats à main armée qui étonnent par leur audace, même dans ce pays. Il se joue souvent au «Salon» des parties dont les enjeux sont énormes; les bandits attendent cette occasion pour faire leur razzia. Pendant la soirée, au moment où tous les esprits sont concentrés sur le jeu, la porte s’ouvre brusquement; plusieurs hommes masqués pénètrent à l’intérieur et braquent d’énormes revolvers sur les joueurs épouvantés. «Levez les mains, leur crient-ils, et alignez-vous tous contre le mur». Les malheureux sont bien forcés d’obéir, et tandis qu’une moitié de la bande les tient en respect, l’autre moitié ramasse vivement les billets de banque et l’argent qui se trouvent sur les tables et vident la caisse; puis, se tournant vers les victimes, ils leur disent d’un ton railleur: «Vous devez être bien fatigués de tenir vos bras en l’air; cependant restez encore ainsi quelques minutes, pendant que nous allons nous éclipser; sachez bien que si l’un de vous bouge un instant trop tôt ou pousse le moindre cri, nous lui trouons la peau.» Et ils sortent sans que personne ait le courage de les poursuivre ni même de donner l’alarme.
Lors de mes premières visites je disais la messe dans une salle de danse, chaude encore des ébats de la veille; plus tard une école neuve ayant été construite, je pus m’en servir comme de chapelle. Mais ce fut toujours pour moi un gros embarras dans cette localité de trouver un endroit sûr pour y passer la nuit. Un jour même j’eus une aventure fort désagréable. J’étais descendu dans la maison d’un Irlandais que j’appellerai Patrick ou par abréviation Patt. Malheureusement Patt était un ivrogne invétéré, et bien qu’on lui eût dit que le prêtre catholique devait loger chez lui, il l’avait oublié lorsqu’il rentra la nuit suivante à une heure du matin. J’occupais la chambre du rez-de-chaussée donnant sur la rue. Au moment de me coucher, je m’apprêtais à fermer la porte à clef, lorsque sa femme me dit: «Ne fermez pas: je ne sais pas à quelle heure il rentrera; il faut qu’il trouve la porte ouverte.» J’eus alors un pressentiment de ce qui allait arriver. Je ne pouvais fermer l’œil, m’attendant à chaque instant à voir rentrer l’ivrogne. Pendant ces longues heures de la nuit, je n’avais d’autre distraction que des dégringolades de rats qui prenaient leurs ébats autour de mon lit. A une heure enfin j’entends la porte s’ouvrir; l’Irlandais rentre, aspire bruyamment l’air, comme l’ogre du Petit Poucet sentant la chair fraîche, et pousse un sourd grognement. «C’est moi, lui dis-je, je suis le prêtre catholique.—Ah! cria-t-il d’une voix avinée, le prêtre catholique... je suis un méchant homme... je veux aller à confesse»; et il s’avançait vers mon lit pour me brutaliser. J’avais heureusement une lampe électrique à côté de moi sur une chaise; je pressai le bouton et vis à trois pas de moi la face bestiale et le grand corps titubant de l’ivrogne. Grâce à Dieu, je gardai ma présence d’esprit, et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, j’avais bondi par-dessus le pied de mon lit, ouvert la porte et me trouvai dans la rue, en chemise et pieds nus. J’avais échappé à cette attaque sauvage; il s’agissait maintenant d’échapper à la pneumonie ou à la fluxion de poitrine. La femme entendant du bruit était descendue; je lui criai: «Tâchez donc de l’emmener; il ne fait pas bon attendre ici». Elle finit par le conduire dans une pièce voisine et je rentrai à pas de loup dans la chambre, retenant mon haleine, de peur d’éveiller l’attention de Patt. A l’aide de ma lampe électrique, je ramassai mes habits qu’il avait dispersés de tous côtés sur le plancher; je m’habillai et m’assis près de la porte, prêt à m’élancer dans la rue au premier signal d’une nouvelle agression. Je restai ainsi jusqu’à 6 h. du matin, dans une obscurité complète et dans un profond silence qui n’était interrompu que par les sourds grognements ou par les cris rauques de l’ivrogne. Aussitôt que le jour parut, je sortis en toute hâte de cette maison, et me retrouvai avec bonheur libre dans la rue.
Outre la difficulté de trouver un gîte pour la nuit, j’avais d’autres désagréments à Saltese. En hiver c’était la neige qui tombait en quantités énormes. Je me souviens qu’une année on dut, pour traverser la rue, ouvrir une tranchée entre deux parois de neige de six pieds de hauteur. En été c’étaient les incendies de forêts; un soir même le feu s’étant déclaré aux deux extrémités du vallon, on dut préparer un train et tenir une locomotive sous pression pour s’échapper la nuit si l’incendie se propageait davantage. Cette nuit-là je ne dormis guère, mais heureusement le vent ayant tourné, nous en fûmes quittes pour la peur.
J’ai dit plus haut que dans cette région les mœurs sont dissolues et brutales, et qu’il s’y commet nombre de crimes. N’y a-t-il donc pas de police par là? me direz-vous. Il y a bien un policeman en titre, mais il est loin de suffire à la tâche. Lorsqu’il se commet un attentat quelconque, on téléphone au shérif de Missoula, qui envoie par le premier train un de ses députés; si le bandit est en fuite, le député-shérif organise aussitôt la chasse à l’homme; il réunit cinq ou six bons tireurs, leur fait prêter serment et se lance avec eux à la poursuite du malfaiteur. Si celui-ci résiste et se défend, on le tue comme un chien; mais d’ordinaire on réussit à se saisir de lui et on l’amène prisonnier au chef-lieu du comté. S’il est dangereux, on l’enferme dans une cage de fer à claires-voies, où il attend la sentence du juge. Dans le cas d’une condamnation à mort, il est pendu dans l’enceinte même de la prison.