Je me souviens d’un assassin condamné à mort, qui était enfermé à la prison de Missoula, laquelle se trouve près de notre église. Il faut savoir qu’on sonne chaque jour l’Angelus à 6 h. du matin. Le prisonnier avait remarqué
Poste à Saltese.
cette sonnerie et demandé quelle était cette cloche. On lui avait répondu que c’était la cloche de l’église catholique. La veille de l’exécution on lui donna, selon la loi, le choix de l’heure à laquelle il devait être pendu; il répondit: «Quand la cloche de l’église catholique sonnera.» Ainsi fut fait, et je vous assure que ce n’est point sans une poignante émotion que le Frère qui sonnait l’Angelus ce matin-là, mit en branle sa cloche, sachant quel drame à ce moment précis se déroulait dans la prison.
Ceci me rappelle le trait suivant: un condamné allait être exécuté; selon l’usage, on lui demanda ce qu’il désirait: un cigare, un verre de brandy?... Il répondit: «Chantons ensemble le cantique du Sauveur;» c’est un cantique très doux, très pieux, très mélodieux: «Jésus, Sauveur de mon âme, recevez-moi à ma dernière heure!» et l’on vit le shérif, le bourreau, les journalistes et le condamné, tête nue, chanter ensemble sur l’échafaud la suave poésie de Wesley.
Il arrive quelquefois, surtout dans les Etats du Sud, que la foule impatiente et surexcitée exécute elle-même les condamnés à mort, lorsqu’elle craint que le coupable n’échappe au châtiment grâce à l’habileté de son avocat: c’est ce qu’on appelle la loi de Lynch, ou comme nous disons le lynchage. Pour la première fois dans les Etats du Nord un fait pareil se produisit à quelques milles de Missoula.
Hamilton est une petite ville, chef-lieu du comté de Ravalli ainsi nommé en souvenir du bon Père Jésuite Ravalli, à la fois missionnaire et médecin, l’apôtre de cette contrée. Dans cette ville de Hamilton, brutal assassin d’un jeune enfant avait été condamné à être pendu tel jour par la sentence; dans l’intervalle, un juriste retors avait trouvé un biais pour différer l’exécution. Les gens du pays, indignés (car le coupable avait dû avouer son crime), résolurent de se faire justice eux-mêmes. Au jour fixé par le juge pour l’exécution, une centaine d’hommes masqués entourèrent la prison; le shérif était absent; les portes de la prison furent enfoncées, le criminel amené à une petite distance et pendu haut et court à un poteau du télégraphe. Tout cela se passa avec le plus grand calme et dans un profond silence. Au moment de mourir, le malheureux implora la pitié de ses exécuteurs: «Tu n’as pas eu pitié de ce pauvre enfant, lui répondit-on; comment aurions-nous pitié de toi?» Et on le lança dans l’éternité. Quelques jours après je visitai le théâtre de ce drame lugubre.
Achevons notre course à travers ma paroisse. Saltese était mon dernier poste, mais j’avais encore 23 kilomètres à parcourir à travers la forêt vierge avant d’arriver à l’extrême limite de mon territoire, c’est-à-dire à Loockout, situé aux confins du Montana et de l’Idaho. Ma paroisse avait donc de De Smet à Loockout exactement 160 kilomètres d’étendue. Heureusement que ce vaste district était desservi par la petite ligne de chemin de fer dont j’ai parlé et qu’on désignait sous le nom de Ligne Cœur d’Alène. Combien de fois ai-je pris ce train, allant de Frenchtown dans la montagne et revenant de la montagne à Frenchtown! Il se composait ordinairement d’un fourgon pour les bagages et la poste, d’un wagon de fumeurs où je montais d’habitude et d’un autre wagon pour dames et non-fumeurs. C’était, comme on le voit, un train léger; mais en hiver il se trouvait encore quelquefois trop lourd pour passer à travers les neiges amoncelées. Il m’arriva dans ce train plus d’une aventure comique. Un jour, par exemple, un pauvre Irlandais complètement ivre vint s’agenouiller devant moi au milieu du wagon archi-comble. Il me présentait un dollar sur la paume de sa main droite; de la main gauche il s’efforçait de faire le signe de la croix. «Je suis à moitié fou, me disait-il; je ne sais plus ce que je fais, mais je veux me confesser.» J’eus toutes les peines du monde à le décider à se relever et à remettre son dollar dans sa poche. L’attitude de ce pauvre homme était certainement ridicule, et pourtant on ne riait pas autour de moi. Une autre fois, c’était un Canadien, grand et solide gaillard, rouge de vin et de santé, qui allait «se promener» au Canada; il était lui aussi aux trois quarts ivre. «Monsieur le curé, me dit-il en me voyant, je l’ai, je l’ai...» Et glissant le doigt sous le col de sa chemise, il y cherchait fièvreusement un objet qu’il ne trouvait pas. Enfin après quelques recherches, il tira son scapulaire et le montra triomphalement à toute l’assistance. «Ces chemins de fer, ajouta-t-il, tuent tant de monde! si moi aussi je suis tué, on verra du moins, quand on me trouvera, que je ne suis pas un c....., mais un bon catholique.»
Dans ce milieu quelque peu fruste du wagon des fumeurs, parmi ces ouvriers en manches de chemise qui chiquaient et crachaient, comme on ne le fait qu’aux Etats-Unis, je fus toujours entouré d’égards; on respectait en moi non seulement le curé, mais aussi le magistrat; car je jouissais de la principale prérogative des juges de paix qui est de marier au civil. Ma présence n’empêchait pas cependant des scènes bruyantes, ni des divertissements parfois dangereux. Ces jeunes gens en goguette jouaient souvent avec leurs revolvers chargés, et l’un d’eux un jour laissa tomber le sien qui nous partit entre les jambes avec une détonation formidable. C’est merveille que personne n’ait été blessé. Lui-même, l’imprudent tireur, tout abasourdi, se tâtait les membres de la façon la plus burlesque pour voir s’il n’avait aucune blessure, et s’étant assuré qu’il n’en avait pas, il se précipita sur une bouteille de bière qu’il avait en réserve dans un coin du wagon, et pour calmer son émotion la vida tout d’un trait.