Chemin de fer des Cœurs d’Alène.
Les chefs de trains, appelés là-bas conducteurs, avaient fort à faire pour maintenir l’ordre et la décence parmi ces gens sans éducation. J’admirais souvent leur calme dans ces circonstances, comme aussi dans les accidents de voyage si fréquents sur cette ligne, hérissée d’obstacles: avalanches de neige ou de rochers, ponts brûlés, inondations, etc. Un jour d’hiver, la locomotive avec son fourgon et une voiture du train étaient tombés d’une hauteur de 80 pieds dans un ravin plein de neige; un wagon était resté suspendu sur le bord de l’abîme. Rencontrant le conducteur quelques jours après, je lui dis: «Vous l’avez échappé belle!» Il me regarda d’un air étonné et me répondit avec un flegme imperturbable: «Moi? mais c’est l’Est du train qui est tombé, et j’étais à l’Ouest.» Un autre conducteur, son collègue, ne fut pas aussi heureux: c’était un Ecossais du nom de Macdonald, très estimé de tous ceux qui le connaissaient. Son train était bloqué dans la neige; il était parti sur la locomotive à la recherche de provisions et de charbon. La locomotive dérailla sur un pont à fleur d’eau et Macdonald fut précipité dans la rivière, si malheureusement que sa jambe resta prise sous la roue du tender. La situation était affreuse; le corps du malheureux baignait dans l’eau glacée et sa jambe broyée le faisait horriblement souffrir. On téléphona à Missoula pour avoir du secours; mais la voie était obstruée et les secours n’arrivaient pas. On téléphona de nouveau à un médecin pour lui demander ce qu’il fallait faire: «Coupez la jambe avec une hache,» répondit-il. Mais personne n’osa prendre cette responsabilité; les hommes se relayaient auprès du moribond pour lui maintenir la tête hors de l’eau; après sept heures d’une horrible agonie, il expira. Les secours arrivèrent enfin, et la grue à vapeur soulevant le tender dégagea le cadavre qu’on ramena pour l’enterrer à Missoula.
On me demandera si j’obtenais par ces courses dans les montagnes des résultats satisfaisants: il semble à première vue que mon travail et mes peines étaient en partie perdus, car je ne pouvais déserter mon église le dimanche, et en semaine dans ces postes éloignés tous les hommes étaient au travail. Cependant la seule présence du prêtre, si intermittente qu’elle fût, produisait toujours un bien réel dans ces quartiers éloignés de tout centre moral et religieux. J’eus d’ailleurs assez souvent l’occasion d’exercer mon ministère d’une manière consolante et fructueuse, réhabilitant des mariages, ramenant au devoir pascal des retardataires invétérés, aidant plus d’une âme de bonne volonté perdue dans ces milieux infidèles et surtout baptisant des nouveau-nés ou des enfants grandis sans baptême par la négligence de leurs parents. Je me rappelle ainsi une famille à Lothrop où je baptisai d’un coup cinq enfants, dont l’aîné avait 14 ans. Partout je prêchais en anglais, ajoutant parfois quelques mots en italien pour les ouvriers du chemin de fer, presque tous émigrés d’Italie, et que je réussissais quelquefois, mais non sans peine, à rassembler dans la maison où je célébrais la messe.
Je l’ai dit déjà, je célébrais la messe où je pouvais, dans une maison particulière, dans une salle d’école, ou faute de mieux dans une salle de danse. Dès la veille une ou deux femmes préparaient et ornaient l’autel de leur mieux: l’autel, c’est-à-dire une table ou un bureau. Quand je ne trouvais personne qui pût m’aider, j’étendais moi-même une nappe blanche sur un meuble quelconque; puis je disposais sur cet autel improvisé les objets nécessaires que j’avais apportés dans ma valise: un crucifix au milieu, deux petits chandeliers en cuivre, une pierre d’autel très mince et très légère, un calice qui se démontait en trois morceaux, un tout petit missel et la sonnette, que je sonnais moi-même, n’ayant jamais de servant. Après la messe se faisait l’offrande: le membre le plus influent de la communauté passait devant les assistants et recueillait leur aumône dans son chapeau, ou bien les fidèles s’approchaient un à un de l’autel et y déposaient qui un dollar, qui un demi-dollar, où même une modeste pièce de 25 cents. Les catholiques étaient très peu nombreux, la quête ne rapportait jamais une grosse somme; elle suffisait cependant pour couvrir mes frais de voyage, d’autant plus que grâce à une faveur accordée au clergé par la plupart des grandes compagnies, je ne payais que demi-place en chemin de fer.
A partir de Loockout, limite des deux Etats de Montana et de l’Idaho, notre train descend par une route en lacets du haut de la montagne jusqu’au fond d’une vallée où se trouve la ville de Wallace, centre minier très important. Le lendemain matin il repart de Wallace pour Missoula. Si vous voulez bien, «montons à bord», comme on dit là-bas et retournons à Frenchtown, où nous arriverons à 5 h. Nous revoyons d’abord Saltese avec les façades carrées de ses «Salons»; puis de Borgia avec sa petite église et sa croix blanche; plus loin nous côtoyons le torrent le long de la gorge qu’il parcourt, jusqu’à ce qu’enfin à l’autre extrémité s’ouvre devant-nous le cirque arrondi des montagnes de Saint-Régis; nous traversons la gare toujours encombrée d’ouvriers qui arrivent ou qui partent. L’ouvrier américain est essentiellement instable, et passe la moitié de son temps à voyager d’un lieu à un autre. A Saint-Régis nous retrouvons notre grande et belle rivière, la Missoula. Voici de nouveau la Montagne de Fer avec le «Salon» du Canadien Garreau et le petit hôtel de Madame Lajeunesse; puis l’étroit défilé de Rivulet où certaines parties de la voie ferrée ont dû être suspendues aux parois presque verticales du rocher. Après ce passage, pittoresque sans doute, mais quelque peu effrayant, nous arrivons à la petite vallée souriante de Philémon-Spur et enfin à Lothrop. Nous passons près de la gare devant le «Salon» Gerrity, dévalisé lui aussi un beau soir par une bande d’hommes masqués. Encore quelques tours de roue et devant nous s’ouvre la large et belle vallée de Frenchtown. A la gare je trouve mon vieux domestique qui m’attend et me donne les nouvelles; je revois ma chère église qui me paraît plus grande que jamais et à côté ma petite maison où je suis heureux de me retrouver après ces courses, fructueuses, il est vrai, mais toujours fatigantes, dans mes postes de la montagne.