La paroisse de Frenchtown fait partie du diocèse d’Helena, et le diocèse d’Helena appartient à la province ecclésiastique de Portland (Orégon); trois autres diocèses dépendent également de l’archevêque de Portland: Seattle (Washington), Boise (Idaho), Bakercity (Orégon).

Église de Frenchtown vue de la route.

Aux Etats-Unis, chaque diocèse est organisé en corporation, jouissant de la personnalité civile et généralement représentée par l’évêque seul. Tous les titres de propriétés, de terrains, d’églises ou de presbytères sont déposés entre les mains de l’évêque, de même que les polices d’assurance et tout ce qui concerne l’administration temporelle.

Le curé et son conseil représentent d’autre part et défendraient au besoin les intérêts particuliers de la paroisse. En vertu de la tolérance qui règne dans ce pays, la liberté du culte est absolue: l’Etat ne s’occupe point de la religion et se contente de percevoir les taxes auxquelles les édifices religieux, en règle générale, sont soumis. Je dois dire que pour ma part je fus toujours exempté de cette sorte d’impôt. En dehors des missions indiennes qui ont des terres dont elles vivent, les paroisses catholiques n’ont, que je sache, d’autres ressources que la générosité de leurs fidèles, ce qui complique quelquefois la situation pour les évêques: tel prêtre, par exemple, plaît aux habitants d’une paroisse, on fournit largement à ses besoins: tel autre déplaît, on lui refuse tout, forçant ainsi l’évêque à l’envoyer ailleurs.

En fait de fondations pieuses et de revenus fixes, il n’y à rien ou presque rien; tout dépend de la quête du dimanche et des jours de fêtes, de la location des bancs et du casuel. A Frenchtown, le groupe canadien suppléait à l’insuffisance de la quête par une fête annuelle dont le produit considérable allait au curé. Sans pressurer personne, je recueillais un millier de dollars, c’est-à-dire 5000 fr. par an; j’avais donc de quoi vivre aisément, et pourtant je n’étais pas aussi riche qu’on pourrait le croire: la main-d’œuvre en Amérique est horriblement chère; il me fallait un domestique, et je ne pouvais avoir un homme valide et cuisinier passable à moins de 50 dollars ou 250 fr. par mois. Je ne me résignai jamais à une pareille dépense, et pour la moitié de cette somme, 25 dollars ou 125 fr. par mois, je me procurai les services d’un homme âgé, incapable de tout autre emploi. On devine que la cuisine de mes vieux (car j’en changeais souvent!) n’avait rien de très recherché. L’un d’eux, mon vieux par excellence, et qui resta avec moi plus de deux ans, avait coutume de faire la cuisine pour deux jours. Le lundi et le mardi de chaque semaine, à midi et au soir, c’était la soupe aux pois; le mercredi et le jeudi un bouillon quelconque, qui n’attendait pas la fin du second jour pour rancir terriblement; le vendredi, on faisait des crêpes, quelquefois du poisson; le samedi et le dimanche étaient jours de biftecks, si toutefois la boucherie du village pouvait nous en fournir. On le voit, le régime n’était point des plus plantureux; mais je me portais bien et je croyais que ma santé pourrait résister à tout.

Mes plus mauvais moments, c’était quand mes hommes me quittaient tout à coup, par pur caprice où par amour du changement; plus d’une fois, du soir au matin, ou du matin au soir, pour un oui, pour un non, où même sans aucune raison apparente, ils me plantaient là, me laissant me débrouiller comme je pouvais. C’est alors que j’en étais réduit aux viandes de conserve jusqu’au soir, où vers 4 h. un jeune garçon, sortant de l’école, venait faire mon ménage; il allumait du feu à la cuisine; j’en profitais d’ordinaire pour me cuire deux œufs. Je passai ainsi, à différentes reprises, des semaines et jusqu’à un mois entier, seul jour et nuit dans ma maison, complètement isolé. «Et s’il vous arrivait quelque chose la nuit?» me disait-on. A quoi je répondais en riant: «Si je meurs dans mon lit, on m’y trouvera bien.» N’importe! cette instabilité de mes vieux domestiques et le régime débilitant qui s’ensuivait, me furent une grande croix et une dure épreuve pour ma santé.

Ma grande occupation en semaine était la visite des malades; aussitôt que j’apprenais qu’on avait besoin de mon ministère quelque part, je faisais atteler mon vieux cheval au cabriolet ou au traîneau, et par n’importe quel temps je me mettais en route. Le jour ce n’était rien; mais plus d’une fois je fus appelé au cœur de la nuit, en plein hiver, pour des moribonds, et alors j’avais besoin de toute mon énergie pour affronter la fatigue et le froid; je m’enveloppais soigneusement dans mes fourrures, prenais place au fond du traîneau, à côté du guide qui était venu me chercher, et, emporté à toute vitesse, à travers la neige, je m’abandonnais sans crainte entre les mains de la bonne Providence.

Une fois entre autres, j’arrivai si haletant à la maison du malade qu’on eut de sérieuses inquiétudes. On m’offrit pour me remettre une boisson chaude, mais comme il était minuit passé et que je voulais dire la messe, je refusai et me tirai d’affaire de mon mieux. Toutefois à partir de ce moment l’espèce de suffocation dont je souffrais devint plus intense, et ma santé déclina.

Les enterrements à Frenchtown se faisaient en grande pompe; l’église tout entière était tendue de noir; l’office se chantait avec solennité et dévotion, et après l’évangile, selon l’usage, je faisais l’oraison funèbre du mort. Puis le cortège, qui parfois ne comptait pas moins de soixante-dix à quatre-vingts voitures, se dirigeait, la mienne en tête, vers le cimetière. Les prières dites, on découvrait le visage du mort, et chacun venait le contempler une dernière fois. C’était alors une explosion de larmes et de cris de douleur qui me remuait jusqu’au fond de l’âme.