Dès qu’il y a un mort, dans toute l’étendue de la paroisse, on téléphone à l’entrepreneur des pompes funèbres, qui réside au chef-lieu du comté, et qui d’ordinaire est en même temps coroner, c’est-à-dire officier chargé de faire une enquête sur les morts violentes. L’entrepreneur vient par le premier train, trouve le cadavre où il est tombé, l’examine, le lave, l’embaume sommairement, l’habille et le dépose sur un lit de parade. Le lendemain il envoie le cercueil qu’il fournit lui-même, et qui généralement ne coûte pas moins de 3 à 400 fr. S’il n’y a pas de clergyman présent aux funérailles, c’est lui qui préside et ordonne tout. Je me souviens qu’un de ces embaumeurs, nommé Kendricx, m’offrit un jour ses services en me remettant gracieusement sa carte et son adresse.
La voiture du curé et son cheval Prince.
Il se trouva que les premiers morts que j’eus à enterrer, avaient tous été victimes d’accidents; l’un, chantre de la paroisse, avait été écrasé sous les roues de son chariot; un soir les chevaux étaient revenus seuls à la ferme, traînant une voiture vide. L’alarme fut donnée, et on trouva le cadavre à l’entrée de la clôture. Le dimanche précédent, il avait chanté à l’église ce cantique à la Sainte Vierge:
Que le nom de ma Mère
Au dernier de mes jours
Soit toute ma prière;
Qu’il soit tout mon secours!
Un autre avait été écrasé par un train; un troisième tué par la foudre; un quatrième mis en pièces dans une mine. Vers le même temps, un petit garçon de douze ans que je préparais à la première communion et qui était un modèle de piété, tomba du haut d’un lourd chariot si malheureusement sous la roue que le crâne fut brisé et que la cervelle tout entière jaillit dans son chapeau de paille, qu’on enterra à côté du petit cadavre; enfin un pauvre jeune homme, bon chrétien d’ailleurs, dans un moment de folie, s’était suicidé d’un coup de fusil au cœur. C’était à onze kilomètres de chez moi; averti, je partis aussitôt et arrivai en même temps que le shérif et le coroner. Nous entrâmes dans la grange où gisait le cadavre horriblement convulsé. Les deux officiers fumaient d’énormes cigares tout en remplissant leur funèbre besogne; le coroner s’inclina sur le cadavre, enfonça trois doigts de la main dans le trou du cœur et essuya le sang sur les habits du mort. De son côté le shérif ayant ramassé la carabine qui avait servi au suicidé, m’expliqua comment celui-ci avait appuyé l’arme contre une traverse de bois et se l’était déchargée en plein cœur. Pour moi, après avoir rempli mon ministère de consolation auprès de la mère de cet infortuné jeune homme, je m’informai des circonstances qui avaient précédé le suicide, et pouvant raisonnablement conclure à un acte de folie, je téléphonai à l’évêché pour demander l’autorisation de faire un enterrement religieux. Cette autorisation me fut accordée, mais à condition que l’enterrement se fît sans solennité aucune.
Premiers communiants.
La cérémonie de la première communion avait lieu d’ordinaire au commencement du mois de juin, quand les travaux de la moisson étaient finis. Je l’ai dit plus haut, il n’y avait pas d’instruction le dimanche pour les enfants; c’étaient leurs mères, ces admirables mères canadiennes, qui leur apprenaient pendant les longues soirées d’hiver les prières et le catéchisme. Lorsque les enfants n’étaient pas suffisamment instruits, elles étaient les premières à me dire: «Notre petit garçon (ou notre petite fille) ne marchera pas encore cette année pour la première communion; il n’en sait pas assez.» Marcher pour la première communion, est une expression canadienne. Pendant quinze jours avant la cérémonie, les premiers communiants, filles et garçons, viennent dès le matin à l’église passer toute la journée avec le prêtre, et s’en retournent le soir à la maison. C’est plaisir de les voir arriver, la plupart à cheval, quelques-uns en voiture légère, assister à tous les exercices de la journée avec recueillement et piété, prendre sur l’herbe, autour de l’église, leur petit dîner, suivi de quelques instants de récréation, puis finir par le Chemin de la Croix, et remonter à cheval pour regagner au galop le toit paternel.
Je tâchais de faire coïncider la première communion avec la visite de l’évêque, pour qu’il pût donner en même temps la confirmation aux enfants. Cette année-là, 1903, c’était encore Mgr Brondel, Belge de naissance, qui était évêque d’Helena. J’eus l’idée de lui faire une réception pareille à celle dont j’avais été le témoin, plus d’une fois, dans le nord de la France. J’organisai donc une cavalcade, composée de jeunes gens de la paroisse, tous excellents cavaliers; l’un d’eux les commandait et faisait à merveille manœuvrer son petit escadron. Lorsque l’évêque sortit de la gare, il trouva nos cavaliers rangés en front de bataille, et à peine était-il monté en voiture, que la troupe se divisa en deux pelotons, l’un prenant la tête du cortège, et l’autre fermant la marche. Arrivés devant l’église, les cavaliers se formèrent sur deux lignes entre lesquelles passa l’évêque, saluant de la main avec sa bonhomie ordinaire, et enchanté de cette petite innovation, qui lui rappelait sa chère Belgique.