Je le retrouvai quelques semaines plus tard à la mission de Saint-Ignace dans la Réserve des Têtes-Plates, où il venait tous les ans passer avec nous la fête du 31 juillet. Une escorte d’Indiens, hommes, femmes et enfants, tous à cheval, était allée le prendre à la gare, distante de huit kilomètres, et je vois encore le cortège arriver devant notre maison. La troupe indienne défila en bon ordre, s’arrêta pour laisser passer la voiture du prélat; puis, vivement, sans un cri, sans un mot, sans un geste, elle tourna bride et s’éloigna au galop. Il semble que dans ces circonstances, l’étiquette indienne exige la plus parfaite impassibilité.

Premières communiantes.

Les fêtes du lendemain se déroulèrent avec pompe; toute la tribu était présente à l’église; malheureusement je ne pus assister jusqu’à la fin à ce spectacle si intéressant, un télégramme m’ayant brusquement rappelé dans ma paroisse où un homme venait d’être tué. Je ne revis plus Mgr Brondel vivant; épuisé par ses longs et rudes travaux de missionnaire, il mourut vers la fin du mois d’août et j’allai à Helena assister à ses funérailles. L’archevêque de Portland, Mgr Christie, présidait, assisté de ses suffragants et entouré de tout le clergé du diocèse, c’est-à-dire d’une trentaine de prêtres. Je ne retournai plus tard à Helena que pour l’installation du nouvel évêque, Mgr J. P. Carroll. Cette dernière visite ne fut pas pour moi une fête sans mélange: au moment de partir j’avais été appelé pour un mourant à Lothrop. Ayant ainsi manqué le train, j’avais dû faire cette course, aller et retour, puis gagner Missoula, c’est-à-dire 50 milles à travers la neige et pendant la nuit. J’arrivai à Helena exténué; il faisait un froid terrible, une trentaine de degrés au-dessous de 0, et pour nous réchauffer, nous n’eûmes au banquet que de l’eau glacée; le nouvel évêque appartenait à la société de tempérance la plus stricte et n’admettait à sa table pour ses invités et pour lui d’autre boisson que l’eau pure. Nous étions là deux cents prêtres ou laïques, et je ne crois pas trop m’avancer en disant que l’immense majorité trouva la plaisanterie mauvaise. Au banquet j’entendis des toasts surprenants; un jeune homme, par exemple, prononça devant les cinq ou six évêques un discours qui peut se résumer ainsi: «Nous sommes catholiques, mais en même temps nous sommes citoyens américains, et nous revendiquons la liberté la plus entière sous toutes ses formes: liberté d’écrire, liberté de penser, en somme liberté absolue de conscience!» Cette thèse si chère aux Américains fut reprise le soir même à une réunion publique en l’honneur du nouvel évêque, par le gouverneur de l’Etat de Montana qui la présidait. Dans un discours soigneusement écrit et lu d’une voix ferme, ce haut magistrat protestant dit textuellement: «Il ne doit y avoir parmi nous aucune distinction entre catholiques, protestants et juifs. Toutes les religions sont bonnes; ce n’est point une question de dogme qui doit nous diviser, mais une question de morale qui doit nous unir. Quelle que soit la confession religieuse à laquelle nous appartenons, nous devons nous aider les uns les autres, pratiquer la fraternité humaine et

Lac Sainte-Marie, dans la mission St-Ignace.

améliorer autant qu’il est en nous nos relations sociales. Nous sommes tous de bonne foi, et si nous gravissons par des sentiers différents les pentes de la même montagne, nous devons tous nous retrouver au sommet.»

Cette indifférence vis-à-vis des diverses confessions religieuses est, d’après Roosevelt, une des principales caractéristiques de l’Américain. «L’Américain, dit-il quelque part, se distingue par ses idées larges, par son grand cœur et par une tolérance bienveillante envers toutes les religions.»

Dans le courant de l’année suivante, Mgr Carroll, en tournée de confirmation, vint à Frenchtown; mon escorte de cavaliers le reçut à la gare et l’accompagna au presbytère. L’évêque parut agréablement surpris de l’air décidé et de l’attitude militaire de nos jeunes gens. La vue de notre église ne lui donna pas moins de satisfaction; se tournant vers moi, il me dit en anglais: «Mais votre paroisse se présente fort bien, et votre église est plus grande que ma cathédrale». Après la cérémonie, eut lieu le banquet de réception; j’avais pour la circonstance invité les notables du pays, et comme ma maison était trop petite, on avait préparé le repas dans une maison plus spacieuse. Restait pour moi un problème à résoudre; l’évêque, je l’ai dit, ne tolérait pour lui et ses invités aucune autre boisson que l’eau glacée ou des eaux minérales. Je ne pouvais pourtant pas condamner mes robustes paroissiens à faire si maigre chère; je fis donc servir du vin rouge ordinaire; la maîtresse de maison en offrit d’abord à Monseigneur qui remercia poliment. Pour moi, j’acceptai en disant: «Je suis un vieux Français; je bois un peu de vin à mes repas, exactement comme je le faisais en France».—«Et vous pouvez continuer, reprit l’évêque, grâce à un privilège spécial que je vous accorde.» Tout le monde remarqua cette expression, et je sus plus tard en effet que l’évêque avait fait entendre à ses prêtres qu’il leur interdisait formellement la bière, le vin et toute boisson fermentée. En revanche, il permettait, encourageait même par son exemple l’usage du tabac sous la forme de ces gros cigares américains, trop souvent mélangés d’opium, ce qui paraît à plusieurs un genre d’intoxication aussi dangereux, plus dangereux même que l’autre. D’ailleurs sur cette question de boissons enivrantes, les évêques américains ne sont pas tous d’accord, et l’archevêque de Milwaukee distingua toujours entre la tempérance qui consiste à ne point dépasser la juste mesure et l’abstention totale. Mgr Carroll était, je l’ai dit, partisan déclaré de l’abstention totale, et plus d’une fois dans ses tournées de confirmation, il ordonna aux premiers communiants de se lever et de prendre tous ensemble le «pledge», c’est-à-dire de jurer que jusqu’à l’âge de vingt ans ils ne toucheraient à aucune boisson fermentée. Il est certain qu’au temps du P. Mathew en Irlande, cet usage du pledge qu’il avait introduit, fit un bien immense, mais si j’en crois ma propre expérience, l’institution primitive a quelque peu dégénéré. En 1877 me trouvant tout jeune prêtre à Glascow, en Ecosse, prévoyant que j’aurais au cours de mon ministère à donner le pledge, huitième sacrement des Irlandais, je demandai aux autres Pères comment cela se pratiquait. J’eus bien de la peine à obtenir une réponse et l’on finit par m’avouer que la défense de ne plus boire était moins stricte qu’auparavant. On donnait le pledge pour une courte période, en permettant deux verres de bière par jour et si je ne me trompe un verre de whisky. Bien m’en avait pris de me renseigner: dès le soir même, qui était un samedi, j’étais assiégé dans mon confessionnal par une foule compacte; tout à coup une jeune fille parut devant la grille: comme elle restait debout, je l’invitai à s’agenouiller et à commencer sa confession: «Père, me dit-elle, je suis protestante et je viens pour quelqu’un qui veut prendre le pledge». Je l’envoyai au presbytère où quelques minutes après je la retrouvai au parloir en compagnie d’un vieillard sordide qui sentait l’eau de vie à quinze pas. «Votre Révérence, me dit cet homme, je viens prendre le pledge». Je le lui donnai avec les adoucissements dont je viens de parler tout à l’heure, et il jura devant Dieu de ne plus boire pendant six mois. Pendant qu’il me remerciait avec volubilité, je lui demandai si la personne qui l’accompagnait était sa fille. «C’est ma femme», me répondit-il, et alors cette pauvre enfant, si malheureuse en ménage, tomba à genoux devant moi, et, sans proférer une parole, me prit la main qu’elle baigna de ses larmes brûlantes.