Mgr Carroll revint l’année suivante pour la confirmation; mais cette fois comme je n’avais que deux invités, il prit son repas chez moi, et bien entendu, en fait de boisson, il ne parut sur ma table que de l’eau. J’aurais eu cependant besoin de quelque chose de plus réconfortant, car j’étais à bout de forces. Il avait été convenu que l’évêque arriverait par le train, et déjà je me dirigeais vers la gare avec une délégation paroissiale pour le recevoir, lorsqu’un message téléphonique m’avertit qu’il viendrait en automobile. A quelle heure? personne n’en savait rien. Nous attendîmes jusqu’à dix heures; une automobile paraît au détour de la route dans un nuage de poussière. «Le voici», me crie-t-on; je fais sonner la cloche, je range les enfants à la porte de l’église, et l’automobile passe devant nous comme une flèche. C’était une fausse alerte. Nous attendons encore; mais les enfants commençaient à souffrir de leur long jeûne et de la chaleur déjà lourde. Je décidai alors de faire sur le champ la cérémonie de la première communion, remettant jusqu’à l’arrivée de l’évêque la célébration de la messe solennelle. Entre onze heures et midi le prélat parut enfin; je chantai la messe et il donna la confirmation. Rien d’étonnant si j’étais exténué après ce long jeûne et l’énervement de cette longue attente. Chacun comprendra la plainte discrète exprimée plus haut.
Un dernier mot sur cette question des boissons fermentées aux Etats-Unis. Une fois engagé sur la pente des exagérations, on ne s’est plus arrêté, et j’ai lu moi-même dans un manuel d’hygiène à l’usage des enfants des écoles un chapitre qui se résume ainsi: «Ne buvez pas de whisky, c’est du poison; ne buvez pas de vin, c’est du poison; ne buvez pas de bière, c’est du poison; ne buvez pas de café, c’est du poison; ne buvez pas de thé, c’est du poison; buvez de l’eau, et encore prenez bien garde, car la plupart des eaux sont impures».
Au centre de la paroisse, c’est-à-dire dans la colonie canadienne, la fréquentation des sacrements était générale, du moins aux trois grandes fêtes de l’année: Pâques, les Quarante-Heures et Noël. Cependant depuis la suppression de la messe de minuit, le nombre des communions a sensiblement diminué. Un groupe d’âmes pieuses s’approche des sacrements aux principales fêtes de l’année, et surtout le premier vendredi du mois. Il y avait en tout dans la paroisse dix ou douze réfractaires parmi les Canadiens; et encore, plusieurs s’étant rendus, il n’en restait que trois à mon départ.
Aux approches de la mort il est absolument inouï que personne ait refusé les secours de la religion; et jamais dans aucune famille on ne manqua d’appeler le prêtre lorsque quelqu’un se trouvait en danger de mort. Toutefois on attendait d’ordinaire jusqu’au dernier moment, et j’ai entendu dire aux prêtres du pays: «Si c’est un Indien qui vous appelle, vous pouvez attendre une semaine; si c’est un Irlandais vous pouvez attendre un jour; mais si c’est un Canadien, courez bien vite ou vous arriverez trop tard.»
Quant au mariage, il n’y a pas de différence pour les catholiques entre le mariage civil et le mariage religieux; voici comment les choses se passent: les futurs époux prennent au chef-lieu du comté ce que l’on appelle une «licence»; de par cette licence, il leur est permis de s’adresser à qui leur plaît parmi les officiers autorisés à célébrer leur mariage civil, c’est-à-dire le juge de paix, le ministre ou le prêtre. Les jeunes gens venaient donc me trouver avec cette pièce officielle, qui donnait leur nom, leur âge, leur couleur, car dans toutes les licences une des premières notes imprimées est relative à la couleur des futurs conjoints: blanc, jaune, rouge ou noir. Ont-ils été précédemment mariés? sont-ils divorcés? etc., tous ces renseignements sont fournis au clerc du comté sous la foi du serment. Muni de ces informations et de cette autorité légale, je procédais à la célébration du mariage civil, immédiatement avant la messe, plus ou moins solennelle, selon les circonstances. Par la suite, je n’avais plus qu’à rédiger le certificat de mariage, que j’étais tenu, sons peine d’une forte amende, d’envoyer dans le délai de quinze jours au bureau de l’enregistrement. Grâce à Dieu, je n’eus que deux ou trois fois le désagrément très sérieux de voir des catholiques s’adresser pour leur mariage au juge de paix ou au ministre. Dans le premier cas, l’absolution de la faute commise était réservée à l’évêque; dans le second cas, il y avait excommunication. Les époux divorcés qui voudraient reprendre la vie commune, doivent aux Etats-Unis se marier de nouveau; par conséquent reprendre une nouvelle licence et procéder comme s’il n’y avait pas eu de mariage entre eux.
Par suite de cette législation, il m’arriva un cas singulier. Deux jeunes gens bien et dûment mariés depuis six ans avaient malheureusement divorcé. Je m’employais depuis quelque temps à leur faire reprendre la vie conjugale, d’autant plus qu’ils avaient un enfant; enfin un soir je les vis arriver chez moi pour m’annoncer la bonne nouvelle: ils s’étaient réconciliés et me priaient de les marier. Ils apportaient en effet une licence en règle, et comme je leur faisais remarquer que pour moi leur mariage existait toujours, ils insistèrent pour donner satisfaction à la loi. Je les avertis donc que, faisant abstraction de ma qualité de prêtre, j’allais agir exclusivement comme magistrat; puis leur ayant fait renouveler leur consentement au point de vue civil, je rédigeai le certificat de mariage et les renvoyai heureux dans leurs pénates.
Je ne puis me dispenser de parler des écoles, complément nécessaire de l’organisation paroissiale. En Amérique, comme en Europe, les curés ont presque partout réussi à grouper des écoles libres de filles et de garçons autour de leurs églises. Je travaillai longtemps en vue de procurer cette bonne fortune à ma chère paroisse, et, m’étant adressé à la Congrégation canadienne des Sœurs de la Providence de Montréal, je me vis plus d’une fois sur le point de réussir; mais toujours au dernier moment un obstacle survenait qui renversait toutes mes espérances. Je n’eus donc point d’école libre à Frenchtown, et dus me contenter des écoles primaires de l’Etat. J’en avais douze, échelonnées le long de mon territoire, et il ne sera pas hors de propos de dire ici un mot du régime scolaire aux Etats-Unis.
L’école primaire publique est essentiellement gratuite, obligatoire, neutre et mixte. La principale source de revenus pour alimenter ces institutions consiste dans des terres dites «terres d’écoles». On sait qu’en Amérique les géomètres officiels ont partagé le territoire comme un damier en carrés de six milles de côté ou de trente-six milles de surface, appelés «townships»; or dans chacun de ces townships ou districts, le 16ᵉ et le 32ᵉ milles carrés de terres sont réservés à l’entretien des écoles existantes et à la fondation d’écoles nouvelles. Ces terres, louées à des fermiers qui les cultivent, rapportent plus ou moins. A Frenchtown même, elles rapportent assez pour donner à l’instituteur un salaire de 80 dollars ou 400 fr. par mois. Quelquefois il y a une baisse de fonds, l’argent manque, et alors, sans plus de cérémonie, on licencie l’école.
Rien de plus facile que de fonder une école nouvelle dans un district quand les revenus des terres d’écoles sont disponibles. Sept ou huit pères de famille se réunissent et déclarent leur intention d’ouvrir une école plus rapprochée de leurs habitations. Ils nomment un comité composé de deux ou trois d’entre eux, qui désormais prendront la direction de l’œuvre. Ceux-ci vont trouver la «surintendante», c’est-à-dire la directrice de toutes les écoles primaires du Comté; ils font leur déclaration, choisissent leur instituteur et reçoivent sur le fonds commun les allocations nécessaires. C’est presque toujours une institutrice qui enseigne dans les écoles primaires; il paraît que ces jeunes filles ont plus d’aptitude que les hommes à instruire leurs élèves; mais en revanche, il paraît aussi qu’elles ont la main moins ferme pour maintenir la discipline, surtout parmi les garçons de 14 à 16 ans.
Autant que je puis m’en souvenir, dans les salles de classe, les garçons se rangent d’un côté et les filles de l’autre; la cour aussi est généralement divisée en deux parties, où les élèves des deux sexes jouent séparément. Ce système d’écoles mixtes est absolument général aux Etats-Unis; mais il ne manque pas de critiques, même parmi les Américains. Au fait, plusieurs trouvent que cette confusion dans l’école mène jeunes gens et jeunes filles à une trop grande liberté d’allure entre eux, et diminue dans leur esprit le prestige du mariage.