Les incendies étaient très rares, quoique toutes les maisons fussent en bois. Un de ces incendies eut un épilogue inattendu. Un soir d’été, j’appris qu’à la suite d’un feu de forêt, les bâtiments extérieurs d’une ferme commençaient à brûler. Je fis immédiatement atteler et me rendis sur le lieu du sinistre. Le feu faisait rage dans la forêt, et malgré tous nos efforts la ferme serait devenue la proie des flammes, si tout à coup le vent n’avait changé de direction. Voyant le danger conjuré, je retournai tranquillement chez moi. Le lendemain à mon grand étonnement, je vois le fermier arriver devant ma maison avec une voiture chargée de légumes. «Et pour qui tout cela? lui dis-je.—Pour vous, Monsieur le Curé.—Et combien me ferez-vous payer ce chargement?—Rien du tout; Monsieur le Curé; ce que je vous apporte, c’est pour vous remercier d’avoir sauvé ma maison hier.—Comment cela?—Par un miracle! Aussitôt que vous êtes arrivé, vous avez fait tourner le vent qui poussait les flammes vers ma maison, et sauvé ainsi ma propriété.» C’est en effet presque un article de foi parmi les Canadiens que le prêtre peut à volonté éteindre les incendies et guérir, par un simple attouchement, nombre d’infirmités.
Le grand événement de la journée était l’arrivée du courrier. On ne distribue pas les lettres à domicile; chacun va les chercher au bureau de poste. C’est une belle occasion pour tous les habitants d’apprendre ou de se communiquer les nouvelles. Tous les matins mon vieux domestique allait chercher le courrier, ou comme on dit là-bas «la malle» (mail). J’y allais quelquefois moi-même; un jour entre autres, après une interruption du service postal pendant dix jours à cause des neiges, je partis de chez moi avec un sac à farine vide, que je rapportai sur mon épaule plein de journaux, de revues et de lettres, à l’ébahissement de tous mes paroissiens. Je me souviens encore du jour où, revenant de la poste, mon vieux domestique me dit d’un ton tragique: «Il n’y a plus de San-Francisco!». C’était en effet le lendemain du tremblement de terre qui, avec les incendies, avait détruit complètement cette grande ville. J’ai rencontré plus tard un certain nombre de personnes qui étaient à San-Francisco à ce moment, et c’est encore avec un frisson d’épouvante qu’elles nous parlaient de la terrible catastrophe.
La paroisse de Frenchtown étant une paroisse de blancs, il semble que je n’avais plus aucun contact avec nos chers Indiens; mais outre que plusieurs familles de la vallée avaient par les femmes du sang indien dans les veines, le voisinage immédiat de la Réserve des Têtes-Plates me donnait souvent occasion de revoir ces peuplades intéressantes. J’allais de temps en temps à la mission de Saint-Ignace, située dans une vaste plaine bornée au Nord par une des plus pittoresques chaînes de montagnes que j’aie jamais rencontrées. Cette chaîne, avec ses sommets couronnés de neige, ses pics aigus, ses sombres forêts, ses cascades écumantes, se dresse à l’arrière-plan comme un magnifique décor de théâtre.
Les bâtiments de la mission sont considérables; c’est d’abord une grande église en pierre, ornée de très belles fresques à l’intérieur; puis la maison des missionnaires, ayant les proportions d’un grand collège; elle renfermait autrefois une nombreuse et florissante école, que la suppression des subsides du gouvernement a réduite à une poignée d’enfants. A côté de cette construction, s’élèvent deux grands pensionnats de jeunes filles, l’un tenu par les Sœurs canadiennes de la Providence, l’autre par les Ursulines; plus loin la ferme et ses dépendances, parmi lesquelles se trouve une scierie mécanique et un moulin dont la meule, venue d’Europe au temps du P. De Smet, fut la première installée dans ces parages.
En 1906, je me trouvai à Saint-Ignace pour la fête nationale du 4 juillet; toutes les tribus de la Réserve, Têtes-Plates, Pend-d’Oreilles et autres, étaient réunies dans un vaste camp que j’allai visiter avec le supérieur de la mission. Au moment de notre arrivée, un cortège peu nombreux, mais d’une grande magnificence, se déroulait le long des tentes. Chose étrange! c’étaient quelques familles de Nez-Percés, isolés dans un coin de la Réserve, qui célébraient le grand jour de l’Indépendance américaine par une fête et des danses en l’honneur des morts, selon le rituel égyptien. Je fus fort étonné de voir que les jeunes filles de ce cortège avaient le visage peint couleur de safran, exactement comme les figures qui se voient encore aujourd’hui sur les cercueils des momies. Ces observations me confirmèrent dans l’hypothèse exposée plus haut, d’après laquelle les Indiens de l’Amérique du Nord seraient venus des bords du Nil.
Ruines de San-Francisco.