Epilogue. Quelques jours après le 24 juin, le président et le secrétaire du comité se présentent à la cure avec un sac de grosse toile, contenant le profit net de la fête, en espèces sonnantes. Le curé accepte, remercie, offre un verre de vin, et en voilà pour jusqu’à la Saint-Jean-Baptiste prochaine.
Sans être aussi bruyantes, les journées d’élection ne manquaient pas de vie et d’animation.
Aux Etats-Unis, le système d’élection est très compliqué. Les électeurs ont à élire sur la même liste tous les représentants de l’autorité, depuis le Président de la République jusqu’au garde-champêtre, en passant bien entendu par les membres du Congrès Fédéral et les sénateurs et députés des parlements de chaque Etat.
Bon nombre de citoyens savent à peine pour qui ils votent. Un de mes domestiques ne savait même pas que le candidat à la Présidence s’appelait Roosevelt; mais il était républicain et il votait aveuglément la liste républicaine. Un autre de mes hommes était démocrate, et sans mieux connaître la liste que lui avait fournie l’agent électoral, il la vota aussi tout entière les yeux fermés.
L’argent coule à flots et la corruption va son train presque ouvertement. J’ai entendu un électeur se plaindre amèrement le lendemain des élections: il avait vendu son vote à un des deux partis pour cinq dollars, lorsqu’il apprit le lendemain que le parti opposé en avait offert dix. Un grand agent électoral aussi, c’est le whisky; la loi, ce jour-là, ordonne de fermer les débits de boissons (salons); mais on tourne la loi d’une façon éhontée. Les «salons» sont en effet fermés; mais les barriques de whisky s’alignent dans la rue et la journée dégénère en une vraie saturnale.
Un détail peu connu concernant les élections aux Etats-Unis, c’est que le Président et le Vice-Président élus, s’ils ne sont pas francs-maçons, doivent se faire officiellement affilier aux Loges.
Une autre distraction, heureusement fort rare, c’était un incendie ou la nouvelle d’un attentat commis dans les environs, par exemple un train dévalisé. Nous eûmes plusieurs histoires de ce genre pendant mon séjour à Frenchtown. J’en prends l’occasion pour dire comment les bandits opèrent dans cette circonstance. Naturellement, ils jettent leur dévolu sur un train qu’ils supposent richement chargé. Parfois, pour obliger le mécanicien à ralentir la marche, ils agitent sur la voie une lanterne rouge, comme signal de danger, ou bien ils se postent à un endroit où la rampe devenant plus forte, ils savent
Roosevelt.
que le train ralentira de lui-même sa marche. D’un bond ils s’élancent sur la locomotive, braquent leurs gros revolvers sur le mécanicien et son chauffeur et les somment de s’arrêter. A la vue de ces individus masqués paraissant brusquement devant eux, les conducteurs du train ne font d’ordinaire aucune résistance, bien sûrs que la moindre velléité de se défendre leur coûterait immédiatement la vie. Ils stoppent donc et reçoivent aussitôt l’ordre de détacher le fourgon dans lequel se trouve le coffre-fort, et de partir à toute vitesse vers un endroit absolument désert, situé à deux ou trois milles de là. Arrivés à ce point, les bandits font sauter le coffre-fort à la dynamite, en pillent le contenu, renvoient poliment le mécanicien à son train et s’échappent dans la montagne. Chose incroyable! pendant que tout ceci se passe, les voyageurs effrayés se blottissent dans leur coin et personne ne songe à repousser l’attaque par la force, et même si les bandits s’avisent de fouiller les voyageurs et de les dévaliser, ils sont à peu près sûrs de ne rencontrer aucune résistance. Cette quasi-certitude de n’être point inquiétés pousse les bandits aux plus folles témérités.