Comment s’y prennent ces braves gens, une petite centaine de familles, pour arriver à un pareil résultat? Le grand secret, c’est que tout le monde s’en mêle et que l’amour du prêtre et l’esprit d’union font des merveilles.

Un mois avant le 24 juin, le curé convoque la paroisse en assemblée plénière, les hommes d’abord, les femmes ensuite. La réunion se fait à l’église. Les hommes nomment un comité qui sera chargé d’organiser la fête: président, vice-président, secrétaire, trésorier. Les femmes, de leur côté, en font autant et élisent une présidente et une vice-présidente.

Aussitôt on se met à l’œuvre. Des quêteurs et des quêteuses sont désignés pour parcourir la paroisse et recueillir de l’argent, s’il est possible, mais surtout des provisions et des dons en nature: volailles, légumes, beurre, crème, etc... Il en faut de grandes quantités, car le jour de la fête, toute la paroisse et les visiteurs, venus des pays limitrophes, seront invités par le comité à consommer ces provisions à une table commune. Comme elles ne coûtent rien, et que chacun paie son repas, c’est une première source de revenus. Pour donner le bon exemple, ce jour-là, le curé lui-même mange à l’hôtel et paie comme les autres.

Afin d’attirer le plus grand nombre possible de visiteurs, on annonce d’avance dans les journaux, des sports de toutes sortes, avec prix en argent ou en nature: courses de chevaux, de voitures, de bicyclettes; courses d’enfants, de jeunes filles, de femmes mariées, d’hommes gras; courses en sac, joutes nautiques, jeux burlesques, etc... Si le temps est beau, la foule sera énorme, et tout le monde, non seulement mangera, mais aussi boira par les soins et au profit du comité.

Voici comment on s’y prend pour faire le plus d’argent possible. Tous les «salons» (ainsi s’appellent les cabarets), sont fermés, excepté un, loué par le comité et où se débitent exclusivement les boissons du jour. Les hommes, réunis au «salon», se «traitent» les uns les autres. Un fermier, bien posé dans la paroisse, ouvre le feu. «Je traite», dit-il, et il jette sur le comptoir un dollar ou deux. C’est une invitation à la consommation. Là-dessus quatre ou cinq hommes s’approchent et demandent, celui-ci un cigare de deux sous, celui-là un verre de bière ou quelqu’autre consommation insignifiante au point de vue de la dépense. On prend le prix sur le dollar ou les dollars engagés par le «traitant», et la différence passe à la caisse du comité.

C’est alors un assaut de générosité, à qui «traitera». Et les dollars de pleuvoir sur la table du «salon».

Il y a aussi des comptoirs de friandises, où l’on vend des fruits et des gâteaux le plus cher possible; de petites tombolas pour les enfants, etc.

Voici l’ordre de la fête proprement dite. Dès la veille, les abords de l’église ont été décorés et les rues «balisées», c’est-à-dire plantées de petits sapins verts. A dix heures, messe solennelle, avec panégyrique du Saint. Il y a beaucoup de monde, des hommes surtout, et les syndics[G] font une quête fructueuse. Après la messe, la foule se répand dans les rues et se dirige vers l’hôtel, où des centaines de convives vont se succéder à de longues tables, sans cesse renouvelées. Cela dure jusque vers trois heures, au milieu d’une animation extraordinaire. Alors commencent les jeux, qui se prolongent pendant toute la soirée.

Puis vient le clou de la fête: le bal. C’est l’heure solennelle, l’heure escomptée d’avance par le comité pour recueillir les écus à pleines mains, car chaque cavalier doit payer son admission, au moins un dollar, et il y a foule.

Quoi! me direz-vous, on danse au profit du curé? Eh! bien, oui; on danse là-bas au profit du curé. Evidemment, il ne s’agit que de danses honnêtes, dans une maison honnête, avec des gens honnêtes. On danse donc toute la nuit avec entrain et je sais pertinemment que tout se passe très bien. D’ailleurs, j’ai rarement vu une foule plus respectable dans sa simplicité rustique que celle qui se pressait aux abords de l’hôtel, une heure avant l’ouverture du bal. Chaque fois que ce jour-là il m’est arrivé de me mêler aux groupes de mes paroissiens sur la place ou dans la rue à ce moment de la journée, j’en suis toujours revenu très satisfait, j’allais dire édifié. Représentez-vous ces bons fermiers endimanchés, la boutonnière fleurie; ces jeunes filles en robe blanche, élégantes et simples comme la fleur des champs; ces matrones au port noble, aux allures de douairières; les apostrophes joyeuses en bon vieux français, le babil des enfants, les éclats de rire sonores, ces effluves de gaieté franche et pourtant contenue, car le sentiment religieux domine. On va danser, on va se livrer à ce plaisir cher entre tous; mais on va danser pour aider l’église, et malheur à qui déshonorerait la paroisse par la moindre indécence. Encore une fois, tout se passe très bien à ce bal, autrement il est clair que le curé ne le tolérerait pas. Une année, un mauvais sujet se proposait de faire du scandale à l’occasion de la Saint-Jean-Baptiste, je supprimai la Saint-Jean-Baptiste. J’y perdis la forte somme, mais je gagnai ainsi la sympathie et le respect de mes paroissiens.