En 1881, Seattle n’était guère qu’un village; aujourd’hui c’est une ville de plus de 300.000 habitants. Le trait caractéristique de cette population, c’est le nombre très considérable de Japonais qu’elle renferme, et il y a bien des chances pour que dans un avenir rapproché Seattle soit une ville presque entièrement japonaise. Les grandes compagnies de chemins de fer avaient rêvé de faire de ce port le point de départ du commerce américain avec l’Extrême-Orient; le célèbre Canadien, Hill, après avoir poussé ses lignes ferrées jusqu’à Seattle, avait fait construire les deux plus grands navires de l’époque, le Minnesota et le Dakota, pour transborder directement ses passagers à travers le Pacifique jusqu’à Yokohama. Malheureusement, dès la première traversée, le Dakota se perdit, on ne sut jamais comment. Les Japonais sont soupçonnés d’avoir causé ce désastre; car c’est leur projet bien arrêté d’accaparer la navigation de cet océan qu’ils considèrent comme leur fief.
Un mineur américain.
Etant allé moi-même visiter un jour le Minnesota, je ne fus pas peu surpris de voir dans le même dock un grand bateau japonais faire le service du Dakota disparu. Ce n’était là que le prélude de la grande bataille qui devait se livrer entre les Japonais et les Compagnies de chemins de fer américaines pour la suprématie commerciale. En 1908, à la consternation générale des ports de l’Ouest, les Compagnies de chemins de fer déclarèrent qu’elles renonçaient au commerce transcontinental; elles apportaient comme raison de cet abandon, l’incohérence des lois édictées par les différents Etats qu’elles considéraient comme opposées à leurs intérêts vitaux; les présidents de ces Compagnies lancèrent des circulaires dans les journaux, où ils annonçaient cette décision, et Hill dans la sienne déclarait ouvertement que les successeurs des Compagnies américaines dans cette grande entreprise ne seraient autres que les Japonais. C’était une des plus grandes victoires remportées par ceux-ci sur les Américains; ce n’était pas la seule. Ils l’ont bien montré dans la question des écoles de Californie, que je n’ai pas à traiter ici.
Un autre trait caractéristique de la population de Seattle, c’est le grand nombre d’aventuriers qu’elle renferme. Cette ville est en effet le seuil de l’Alaska; elle est la tête de ligne de tous les bateaux qui transportent les chercheurs d’or par Nome jusqu’aux rives du Yukon. On comprend qu’au moment du départ et au retour de ces bateaux, il se trouve à Seattle une tourbe de gens sans aveu. La police est bien faite; les policemen de service dans les rues ressemblent tout à fait pour le costume et la prestance aux policemen anglais. Outre les agents en uniforme, il y a les agents en bourgeois ou «détectives» de la police secrète. On emploie ceux-ci quand l’uniforme des autres agents pourrait éveiller les soupçons des malfaiteurs qu’on veut arrêter. Ainsi un jour un bandit longtemps recherché fut trahi par un de ses associés et livré à la police à l’intersection de la 2ᵉ Avenue et de Pike-street. Il y a toujours là une foule considérable et la circulation des tramways est incessante. Quatre détectives y attendaient leur proie; tout à coup le bandit se vit entouré; il voulut prendre son revolver, mais il n’en eut pas le temps: en une seconde, quatre balles l’étendaient raide mort sur le sol, au milieu de la foule épouvantée. Je venais de passer précisément à cet endroit un instant auparavant.
Chercheurs d’or.—Claims sur la rivière.
Quelques jours avant mon départ, une scène beaucoup plus tragique encore se passa presque sous mes fenêtres. Vers 9 h. du soir, j’entendis soudain des coups de feu répétés, immédiatement suivis de cris de terreur et de désespoir, poussés par des femmes. Je sus le lendemain quel drame affreux s’était déroulé la veille, dans une famille que j’avais connue par hasard. Le père, encore jeune et d’allure parfaitement tranquille, avait tué à coups de revolver deux personnes qui logeaient dans sa maison, et voyant sa femme s’enfuir avec sa fillette, il les avait abattues toutes deux sur le pavé de la rue et s’était ensuite brûlé la cervelle.
Le grand événement de l’année 1908 à Seattle fut l’arrivée de la flotte des Etats-Unis, partie de l’Atlantique pour faire le tour du monde. Une foule immense attendait cette imposante escadre de seize cuirassés, et ce fut une déception générale de la voir émerger de la brume légère, unité par unité, et dans un silence absolu, sans un coup de canon, jeter l’ancre à un kilomètre du rivage. Les Japonais seuls firent quelque bruit, tirèrent force pétards en lançant dans les airs avec quelques fusées d’énormes cerfs-volants en forme de serpents et de dragons. Le soir il y eut réception des amiraux dans la grande salle de bal de l’hôtel Washington. J’y allai avec un compagnon et du haut de la tribune, je suivis des yeux cette scène bien américaine. En Europe, dans les occasions de ce genre, les invités forment la haie dans les salons, et c’est le souverain qui circule à travers la foule, distribuant comme il l’entend ses poignées de main et ses sourires. En Amérique, c’est tout le contraire: le personnage que l’on fête doit se tenir debout, immobile, pendant que la foule défile devant lui, et à chacun il doit serrer la main. Les amiraux étaient debout avec les dames du Comité, en grande toilette de bal; les invités serraient la main des officiers, saluaient les dames et passaient à la salle du banquet. Cela dura près de deux heures, et je surpris à un certain moment sur le visage de l’amiral Sperrey, commandant en chef de la flotte, des traces non équivoques de fatigue et d’ennui.
Deux jours après eut lieu dans la 1ʳᵉ et la 2ᵐᵉ Avenue le défilé des équipages; en tête marchaient les hommes du «Connecticut», vaisseau-amiral; puis les marins des trois divisions de l’escadre, chaque division précédée de sa musique au grand complet. Il y avait, dit-on, 4 à 5000 hommes; presque tous paraissaient très jeunes, et je suppose qu’un grand nombre n’avait pris du service que pour faire à peu de frais et dans d’excellentes conditions cet immense voyage. L’ensemble était remarquable de bonne tenue et d’entrain; aussi les habitants de Seattle ne ménagèrent-ils point à ces belles troupes leurs acclamations enthousiastes.