La cathédrale catholique de Saint-Patrick rappelle l’église votive de Vienne, sans avoir toutefois la même perfection de lignes ni l’admirable adaptation du site. Plus tard, dans la même journée, je pris le tram jusqu’à l’hôtel des Postes et descendis à pied cette partie de Broadway (grand’rue) où se concentrent toutes les banques et les principales maisons de commerce. C’est le quartier des maisons à vingt étages et plus; l’animation est extraordinaire, la foule énorme et enfiévrée. Au milieu de ce tumulte, vous rencontrez tout à coup une église et un cimetière, l’église épiscopalienne de la Trinité (Trinity church), la plus ancienne et la plus riche des Etats-Unis. Le cimetière à côté contraste par son silence et la simplicité de ses croix de bois avec le luxe et le bruit de la rue, dont il n’est séparé que par une grille. Là sont enterrés côte à côte les fondateurs de la cité, ces vieux colons hollandais qui, en souvenir de leur patrie, l’avaient appelée «Nouvelle-Amsterdam», et leurs successeurs Anglo-Saxons, qui changèrent ce nom en celui de «Nouvelle York» ou «New-York».
J’entrai dans l’église; une femme seule était assise sur le premier rang de chaises, en face du sanctuaire. Fatigué, je m’assis moi-même au milieu de la nef; à ce moment précis, un clergyman en surplis sortit de la sacristie, monta en chaire et lecture faite, se mit à commenter
New-York.—Hôtel Waldorf-Astoria.
un passage de l’Apocalypse. Il me couvait des yeux; évidemment il n’avait pas chaque jour la bonne fortune de parler devant un clergyman. Mais le temps pressait, j’avais de nombreuses courses à faire et à peine avait-il commencé que je me levai et partis, le laissant en tête à tête avec la personne qui composait tout son auditoire et qui très probablement était sa femme. Après cela plaignons-nous de prêcher quelquefois dans des églises presque désertes!...
L’église de la Trinité, dont la flèche cependant a 286 pieds de haut, semble enterrée au milieu des constructions colossales qui l’entourent et qui la dominent de toutes parts. Ces immenses maisons sort vraiment la principale, je dirais presque la seule curiosité de New-York. On les appelle à cause de leur hauteur des «gratte-ciel» (sky scrapers); elles semblent en effet menacer le ciel et le déchirer de leurs crêtes orgueilleuses. Chacune d’elles renferme tout un monde; à la porte d’entrée une carte topographique vous détaille le plan des vingt où trente étages qui composent cette ruche immense. Les ascenseurs sont là, prêts à vous enlever; un concierge-chef vous avertit de sa voix stridente: «les voyageurs pour le Nord-Ouest ou le Sud-Est, ascenseur nº 7, nº 15»; on se précipite et le train part dans la direction indiquée. Une de ces maisons, le «city investing building» n’a pas moins de 21 ascenseurs pour ses 34 étages; elle a 486 pieds de haut, couvre 13 arpents de surface et peut loger 6000 personnes. La raison de ces hauteurs démesurées est que sur la langue de terre qui forme l’île étroite de Manhattan le terrain manque pour cette immense population: en 1900 la ville de New-York comptait déjà 3.637.202 habitants, dont 800.000 juifs et 400.000 Italiens; elle doit avoir depuis longtemps dépassé quatre millions.
A mon avis, la merveille de New-York était alors le pont de Brooklyn. Je l’avais souvent vu représenté sur des gravures ou des photographies; je croyais trouver là une sorte de galerie artistique, où les paisibles promeneurs pouvaient venir le soir respirer le grand air et contempler des couchers de soleil. Au lieu de ce pont idyllique, je rencontrai le pont le plus prosaïque, je dirai même le plus brutal qui se puisse rêver. Long de près de deux kilomètres, il est divisé en cinq voies: une au milieu pour
New-York.—Maison de la 5ᵉ Avenue.
les piétons, deux pour les tramways et les chemins de fer électriques; et deux le long des garde-fous pour les chevaux et les voitures. M’engageant sur la chaussée du milieu, je me trouvai aussitôt dans un véritable pandémonium. A ma droite et à ma gauche couraient à toute vitesse des tramways électriques; au-dessus des lignes de tramways, sur des plates-formes d’acier, roulaient, avec un fracas métallique assourdissant, des trains bondés de voyageurs, allant de New-York à Brooklyn ou de Brooklyn à New-York. Cette course vertigineuse de trains et de cars, ce bruit d’acier, strident et continu, me causaient une sorte de vertige, et je me crus tombé dans un de ces cercles de fer et de feu si puissamment décrits dans l’Enfer du Dante. La scène sous le pont n’était pas moins animée: une suite non interrompue de navires, voguant toutes voiles déployées, de remorqueurs aux roues tapageuses, de lourds paquebots déchirant l’air du bruit de leurs sirènes, de chaloupes à vapeur s’élançant d’un bord à l’autre, et de barquettes dansant sur la crête des vagues.