Saturé de bruit et de mouvement, je m’arrêtai à mi-chemin de Brooklyn et revins sur mes pas vers New-York. La ligne bizarrement déchiquetée des monstrueuses maisons de la ville se dressait devant moi, enlaidie par des tourbillons d’une fumée extraordinairement noire et épaisse dont je ne m’expliquais pas la cause. Je sus plus tard qu’à ce moment une grève générale sévissait dans les mines d’anthracite de Pensylvanie, et que cette fumée intense provenait de la mauvaise qualité du charbon substitué à l’anthracite.
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Le mardi 30 septembre, je prenais avec mes deux compagnons, à la station centrale de New-York, l’express de 8 h. 45 du matin, qui devait en 24 heures nous conduire à Chicago, notre première étape: distance 1200 kilomètres.
Ce serait peut-être le cas de dire ici un mot du matériel des chemins de fer américains. Les wagons sont ouverts dans toute leur longueur et partagés en deux par
Le pont de Brooklyn.
une allée centrale qui va d’une porte à l’autre. A une extrémité se trouve le cabinet de toilette, à l’autre un gros poêle de fonte; de chaque côté de l’allée centrale sont rangées des banquettes à deux places, et correspondant à chaque banquette, une fenêtre ordinairement double et qu’on n’ouvre presque jamais; la ventilation se fait par des prises d’air dans la partie haute du wagon. Il n’y à qu’une classe et qu’un prix pour tous les voyageurs; ceux qui désirent plus de luxe et de confort, montent dans les voitures de la Compagnie Pullman, ou comme on dit là-bas «prennent un Pullman.» Les locomotives sont énormes et munies chacune d’une cloche qui doit sonner sans interruption aussi longtemps qu’un train est en mouvement dans une gare; s’il y à donc plusieurs trains, ou comme dans certaines stations plus importantes un grand nombre de trains, le carillon augmente à proportion.
Au sortir de la grande ville nous longeons d’abord la rivière Hudson, très large, bordée sur la rive droite par une longue terrasse de roches calcaires et de vertes collines; nous la remontons sur la rive gauche jusqu’à Albany, capitale de l’Etat de New-York, et résidence du gouverneur. A partir d’Albany nous nous élançons vers l’Ouest, et par les villes de Utica, Rome, Syracuse et Rochester, nous gagnons Buffalo, où nous arrivons vers 7 h. du soir. Ici deux routes s’ouvrent vers Chicago: l’une longe la rive méridionale du lac Erié et passe par Cleveland, dans l’Etat de l’Ohio; l’autre remonte au nord du lac Erié, en passant par les chutes du Niagara et se dirige à l’ouest vers Détroit. Nous prîmes cette dernière route, et vers 8 h. du soir nous arrivions à la station de Niagara-Falls. Malheureusement la nuit était venue et il pleuvait; le train stoppa quelques minutes, pendant lesquelles de la plate-forme du wagon, sans rien voir, nous pûmes du moins entendre gronder sous nos pieds la formidable cataracte.