Un wagon-restaurant en Amérique sur la ligne de New-York à Buffalo.

Ici me revient tout naturellement en mémoire ce passage bien connu de Chateaubriand: «Tout était silence et repos, hors la chute de quelques feuilles, le passage brusque d’un vent subit, les gémissements rares et interrompus de la hulotte; mais au loin, par intervalles, on entendait les roulements solennels de la cataracte du Niagara qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers les forêts solitaires».

Après avoir franchi le Niagara, nous contournons la pointe nord-est du lac Erié et serrant de près la rive septentrionale nous courons à toute vapeur vers l’Ouest. Notre train stationne quelques instants à Détroit, puis nous entrons dans l’immense plaine qui sépare le lac Erié du lac Michigan. A la pointe du jour, nous nous trouvons au milieu de cette plaine monotone où d’énormes usines, entr’autres la fameuse fabrique de conserves Armour, nous annoncent l’approche de la grande ville. Vers 8 h. la crête des vagues du lac Michigan blanchit à l’horizon, et enfin après une course de plus en plus rapide nous arrivons à Chicago.

Nous descendons à une gare située à l’entrée de la 12ᵉ rue. Les rues de Chicago sont renommées par leur longueur absolument extraordinaire; l’une d’elles, m’a-t-on dit, n’a pas moins de 25 kilomètres! Cela s’explique par l’espace illimité dont on dispose ici. Veut-on agrandir la ville, on trace une route en ligne droite aussi loin que l’on peut aller; bientôt cette route se borde de maisons, la plupart en bois; on relie les deux extrémités par une double ligne de tramways électriques, et voilà de quoi loger des milliers de nouveau-venus. La population de Chicago était en 1900 de 1.698.575 habitants; elle dépasse aujourd’hui deux millions.

La 12ᵉ rue est, elle aussi, très longue; il nous fallut rouler longtemps en tramway dans un quartier enfumé et boueux avant d’arriver au collège St-Ignace où nous étions attendus. J’ai négligé de dire que deux de nos Frères m’accompagnaient.

Le Niagara en hiver.

La ville de Chicago n’a aucun cachet: elle est immense et monotone, embrumée et boueuse, mal pavée aussi et mal entretenue, comme la plupart des villes américaines. Je ne m’étonne point que ce qui frappe le plus les Américains en Europe, c’est la propreté de nos villes, à laquelle ils ne sont pas habitués.

Je visitai dans l’après-midi le quartier des affaires (business-district), au milieu duquel se dresse comme un géant le temple Maçonnique; mais cette maison à vingt étages, pour nous qui arrivons de New-York, n’a rien de bien remarquable. Je trouvai mieux près de là, dans un monument élevé par la municipalité à la mémoire des fondateurs de la ville. On nous y montra de magnifiques bas-reliefs représentant le Jésuite Marquette et ses Canadiens en conférence avec les sauvages et leur chef Chicagou, dont le nom légèrement transformé désigna d’abord un village, puis l’énorme métropole actuelle. Cet hommage public rendu à un missionnaire en même temps qu’à l’intrépide explorateur fait honneur aux citoyens de Chicago et à leurs magistrats.

Le jeudi soir, 2 octobre, à 6 h., je partais pour Saint-Paul, où nous arrivions le lendemain dans la matinée. Saint-Paul est une grande ville qui ressemble étonnamment à nos villes d’Europe; elle n’a ni la raideur ni la pesante architecture des cités américaines. Je la visitai à mon retour en 1908, et admirai entre autres choses son magnifique pont sur le Mississipi. Sa population est d’environ 200.000 habitants. La rue principale est bien bâtie et présente plusieurs monuments où se révèle le goût artistique des fondateurs; malheureusement cette rue est déparée par la cathédrale catholique, qui vraiment fait là triste figure. Il est étonnant que l’archevêque, Mgr Ireland, qui possède à un si haut degré l’esprit d’entreprise de ses compatriotes, n’ait pas depuis longtemps tourné son activité débordante de ce côté, et construit un édifice religieux digne de lui et de son vaste diocèse[B].