Mgr Ireland.

Après un repos d’une heure en gare et un rapide déjeuner, nous montions dans un Tourist-car du Northern Pacific, en route pour notre destination finale, Spokane-Falls, dans l’Etat de Washington. Les tourist-cars sont des voitures spécialement destinées aux émigrants qui ne peuvent se payer le luxe d’un Pullman; on y trouve le confort nécessaire à ces longs voyages à travers le Far-West, surtout un système ingénieux de couchettes que les nègres de service installent le soir et qu’ils enlèvent le matin.

Notre train quitta la gare de Saint-Paul à 11 h. Désormais, laissant derrière nous les Etats de l’Est, aux populations denses, nous allions nous enfoncer dans les Etats de l’Ouest, aux vastes solitudes. Après douze heures de course dans la région désolée des «Mauvaises terres» et les plaines mornes qui lui succèdent, nous arrivons à Bismark, capitale du Dakota (Nord), où nous traversons le Missouri. Nous continuons à courir toujours droit à l’Ouest. Encore douze heures et nous sommes à Billings, dans l’Etat de Montana, samedi, 11 h. du matin. C’est ici que pour la première fois j’aperçois, fermant l’horizon, la chaîne des Montagnes Rocheuses. Je contemplais rêveur ces cimes glacées que j’étais venu chercher de si loin, et commençais à m’étonner que le train tardât si longtemps à se remettre en marche, lorsque j’appris que nous avions à subir un retard de 8 h. Le train qui nous précédait avait déraillé; on parlait de plusieurs tués et de wagons incendiés. Le bruit courut aussitôt dans la foule surexcitée qu’on avait commandé déjà quarante cercueils. Aussi lorsque le train de secours revint du lieu du sinistre et rentra en gare, tintant comme un glas sa cloche mélancolique, tout le monde se précipita pour voir les morts. Je n’en vis point; il y en avait cependant deux ou trois, je pense; mais je vis des blessés, entr’autres une religieuse qu’on emportait sur une civière. Je sus plus tard que c’était la Supérieure des Ursulines de Butte.

Nous étions au samedi 4 octobre; nous devions arriver à Spokane le lendemain dimanche à 7 h. du matin; mais le retard imprévu dont je viens de parler modifia notre itinéraire. Le train qui nous portait ne quitta la gare de Billings qu’à 7 h. du soir, et au lieu d’arriver à Spokane, à 7 h. du matin nous étions seulement à Missoula.

Dès le point du jour, j’avais de ma couchette jeté un regard à travers la fenêtre pour voir où nous étions; la première chose que j’aperçus fut le nom de la petite station que nous traversions en ce moment, «Drumond». Cet endroit désert, au cœur des Montagnes Rocheuses, est éminemment favorable aux dévaliseurs de trains. Voyez ici avec quelle sollicitude la Providence veillait sur nous. Le train qui nous précédait avait déraillé près de Billings, le train qui nous suivait fut attaqué et dévalisé par des bandits masqués, précisément à Drumond, et nous passâmes indemnes entre ces deux aventures, qu’il eût peut-être été agréable de conter au coin du feu, mais auxquelles il me fut infiniment plus agréable d’échapper. Pendant cette nuit qui finissait, après avoir franchi en dormant la ligne de faîte des Montagnes Rocheuses, nous étions passés, sans nous en douter, du bassin de l’Atlantique dans le bassin du Pacifique. Les rivières coulaient toutes maintenant vers l’Ouest, à travers de magnifiques montagnes couronnées de forêts de cèdres et de pins. J’aurai plus tard l’occasion de décrire cette région splendide.

J’avais résolu d’interrompre notre voyage à Missoula pour y dire la messe. Missoula est une petite ville de 8 à 10.000 âmes, où notre mission des Montagnes Rocheuses à une belle-paroisse et un important pensionnat de jeunes filles, tenu par des religieuses canadiennes. Nous débarquâmes donc, et au sortir de la gare nous nous dirigeâmes vers l’église catholique, facilement reconnaissable comme toutes les églises catholiques d’Amérique à la croix qui surmonte son clocher. Pour la première fois je voyais une de ces villes neuves de l’Ouest, aux longues rues non pavées, bordées de trottoirs en bois et de maisons basses qui ressemblent aux tentes d’un campement de nomades. Il y a cependant à Missoula quelques grands et beaux édifices en briques ou même en pierres. Près de l’église nous voyons une de ces constructions qui eût fait bonne figure dans nos plus grandes villes d’Europe; pensant que là résidaient les missionnaires, nous sonnons à la porte. Quel ne fut pas notre étonnement de voir apparaître une grande jeune fille, portant sur la tête cette espèce de casque de lancier qui en Amérique sert de coiffure aux élèves des deux sexes fréquentant les Universités de l’Etat. Surpris, je lui demande: «N’est-ce point ici que demeure le P. Palladino?» Souriant de ma méprise, car j’avais pris le pensionnat pour la résidence des Pères, elle me montra de l’autre côté de la rue une maison en bois délabrée et d’aspect misérable. Ce fut une première désillusion pour mes compagnons de voyage, qui n’avaient aucune idée de cette pauvreté, je dirais même de cette indigence. Le presbytère d’ailleurs contrastait avec l’église, belle construction neuve en briques, ornée de vitraux peints. Disons dès à présent qu’après avoir achevé l’église on bâtit aussi un presbytère digne des deux monuments qui l’avoisinent.

Le bon P. Palladino fut d’autant plus surpris de nous voir que nous n’avions pas pu l’avertir d’avance de notre arrivée, et qu’à cette heure matinale il n’y avait aucun train venant de l’Est. Mais bientôt la glace fut rompue et il me dit après en riant de bon cœur: «Figurez-vous que je vous ai pris pour des «tramps». En anglais ce mot signifie un vagabond, un aventurier. Il fut aussitôt résolu que nous prendrions le train de 2 h. de l’après-midi pour Spokane; mais nous comptions sans les retards habituels aux lignes de l’Ouest, et c’est vers 4 h. seulement que nous partîmes. Je ne me doutais pas en ce moment que je devais passer presque tout le temps de mon séjour en Amérique précisément aux lieux où nous venions de stopper ainsi par hasard.

A peine sorti de Missoula, nous entrions dans la réserve des Têtes-Plates, laissant à gauche le pays des Cœurs d’Alène, et longeant la large et belle rivière des Pend-d’Oreilles jusqu’au lac du même nom. Nous étions en plein territoire Indien; pourtant je ne vis alors aucun de ces sauvages classiques, pour la bonne raison qu’il faisait nuit.

Vers 1 h. du matin nous arrivions à Spokane, terme de notre voyage. Depuis notre départ de New-York, nous avions passé en chemin de fer trois jours et trois nuits, exactement quatre-vingts heures.