En 1882, me trouvant là, je dis au chef nommé «Peint-en-Rouge» de faire dresser une tente dans le grand cercle voisin de la loge de médecine, parce que j’y voulais dire la messe le dimanche suivant. La loge fut dressée et j’y célébrai la messe. Tous les Pieds-Noirs baptisés vinrent y assister, et comme il n’y avait pas de place pour tout le monde, on laissa la loge ouverte par devant et tous furent enchantés. Mon intention était de substituer les rites catholiques aux rites païens dont les principaux sont: la distribution des langues, des prières, des danses religieuses et les confessions publiques. Ces confessions sont juste l’opposé des nôtres: elles ressemblent à celle du Pharisien. Les prêtresses se présentent d’abord au public et jurent en face du soleil qu’elles ont toujours été fidèles à leurs maris; si elles mentent ou se parjurent, elles mourront bientôt ou il éclatera soudain une violente tempête. Puis les grands chefs et les guerriers viennent l’un après l’autre faire leur confession publique; chacun énumère ses glorieux exploits, c’est-à-dire combien d’ennemis il a tués, combien de chevaux il a volés, provoquant ainsi les jeunes hommes à en faire autant. Cette solennité et ces discours faisaient grande impression sur l’esprit des assistants; et après les fêtes de nombreuses bandes de jeunes braves partaient en guerre, avides de tuer, de faire du butin et de se rendre fameux dans la tribu.
Les Réserves étant éloignées les unes des autres, il se forma peu à peu entre elles des villages d’émigrants; ceux-ci, hommes de frontière, hardis et prompts à l’attaque, voyant passer des troupes d’Indiens avec des chevaux, s’unirent entre eux et leur donnèrent la chasse comme à des loups. Cela mit fin aux guerres de tribu et aux vols de chevaux.
Il y a vingt ans, dans ces réunions et ces solennités, on ne voyait aucune trace de civilisation parmi les Pieds-Noirs: ils étaient tous vêtus à la sauvage, aucun ne parlait anglais, les voyages se faisaient à cheval. Les blancs mariés à des femmes indiennes vivaient hors de la Réserve; les enfants, garçons et filles, couraient dans le costume le plus primitif. Maintenant tout cela est changé. Les hommes s’habillent à peu près comme les blancs; la jeunesse sortie des écoles parle anglais, et l’on voyage en chariots ou en voitures légères. A l’approche des Américains, les blancs mariés avec des Indiennes, abandonnant leurs demeures, vinrent s’installer dans la Réserve, y bâtirent des maisons et se livrèrent à l’élevage du bétail. On voit maintenant aux fêtes de nombreuses jeunes filles métisses, vêtues à la mode anglaise, avec des chapeaux à plumes et accompagnées de jeunes mécréants à demi civilisés qui se livrent sans frein à toutes leurs passions. Ce mélange de gens oisifs vivant ensemble pendant deux ou trois semaines, et les danses religieuses prolongées jusqu’au matin, rendent l’atmosphère de ces réunions vraiment pestilentielle. On comprend dès lors que la loge de médecine avec ses saturnales soit devenue une cause de ruine morale pour la jeunesse.
XIV.
Mythologie de la loge de médecine.
Un jeune Pied-Noir nommé Payi (Cicatrice) s’éprit d’une jeune fille de la tribu et demanda sa main. La jeune fille lui répondit ironiquement qu’elle l’épouserait volontiers, mais à condition qu’il fasse disparaître la cicatrice qu’il avait sur la joue. Désolé de cette réponse, le jeune homme se retira sur une haute montagne et resta huit jours sans manger ni boire, la nuit couchant sur la terre nue et passant la journée à pleurer et à prier, afin de trouver un remède à sa difformité. Enfin il eut un songe dans lequel on lui disait d’aller jusqu’à l’extrême limite de la terre, où il trouverait un homme de médecine qui le guérirait. Il s’éveilla plein d’espérance, descendit de la montagne et s’en retourna joyeusement au camp. Il se fit faire plusieurs paires de chaussures indiennes, mit dans un sac de peau de la viande sèche mêlée avec de la graisse de buffalo et, muni de ces provisions, il partit. Epuisé de fatigue, il passa bien des nuits couché dans la prairie, au milieu des ténèbres et des bêtes fauves; il traversa des fleuves et des montagnes, arriva aux confins du monde, et là il commença à s’élever dans l’espace. Bientôt il rencontra un enfant merveilleusement beau qui portait un arc et des flèches, et en sa compagnie il fit la chasse aux petits oiseaux. Cet enfant n’était autre que l’Etoile-du-Matin.
Quand vint le moment de rentrer chez lui, l’Etoile-du-Matin invita son compagnon à le suivre jusqu’à sa tente, ils arrivèrent à une grande loge et y entrèrent. La mère de l’enfant, la Lune, reprocha à son fils d’avoir amené cet étranger disant qu’à son retour son père le gronderait: elle lui ordonna de chasser le jeune homme. L’Etoile-du-Matin se mit à pleurer et la Lune eut pitié de lui et n’insista pas.
Le soir, le Soleil revenant à la maison s’arrêta à quelque distance et cria: «Il y a un étranger dans la tente; chassez-le.» La Lune répondit: «Venez, il n’y a point d’étranger ici.» Et le Soleil: «Si, il y en a un, je le reconnais à son odeur: fais de la fumée.» La Lune prit quelques charbons ardents, les déposa par terre près du foyer et plaça dessus de l’herbe sèche; une fumée odoriférante remplit la loge et le Soleil entra. Ayant aperçu l’étranger, il ordonna à l’Etoile-du-Matin de le faire partir. L’enfant se mit à pleurer, et le Soleil ayant pitié de son fils ne le molesta plus. Il se tourna alors vers le jeune Pied-Noir, lui demanda qui il était et d’où il venait. Celui-ci, tout en larmes, lui conta son aventure et ajouta qu’averti en songe, il était venu le trouver comme l’unique médecin capable de faire disparaître la difformité de son visage.
Le Soleil ordonna à la Lune de faire préparer la cabine de sueur, et quand elle fut prête, le Soleil y entra avec les deux jeunes gens. La Lune resta dehors et ferma soigneusement la porte pour empêcher la vapeur de s’échapper.
Le Soleil prit place au milieu de la tente, son fils au fond du côté du Nord et le Pied-Noir près de la porte du Sud. Et il se mit à verser de l’eau sur les pierres brûlantes, à chanter et à faire toutes les cérémonies de la médecine. Tous les trois furent bientôt ruisselants de sueur. Alors le Soleil commanda à la Lune d’ouvrir la porte: la vapeur s’échappa de la tente sous forme de nuage blanc. Le Soleil demanda à sa femme où était son fils. La Lune regardant dans la tente répondit: «Il est assis au Nord.» Le Soleil ordonna de refermer la tente et continua ses cérémonies et ses chants: la cicatrice diminuait de plus en plus. Ayant fait rouvrir la porte, il demanda où se tenait son fils; la Lune répondit: «Au Nord.» Alors il fit changer de place les deux jeunes gens et continua ses incantations avec plus de force que jamais. Enfin une dernière fois, faisant ouvrir la porte, il demanda à la Lune où était son fils; elle répondit encore: «Au Nord.—Tu te trompes,» dit le Soleil.