I.
La tribu des Cœurs d’Alène.
Parmi les tribus indiennes des Montagnes Rocheuses, l’une des plus importantes est celle des Cœurs d’Alène. Les Cœurs d’Alène, ainsi nommés par les trappeurs canadiens à cause de leur férocité et de leur astuce, comptaient jusqu’à ces dernières années parmi les plus belliqueux habitants de l’Amérique septentrionale. Toujours en guerre, non seulement avec les Blancs et les troupes des Etats-Unis, mais encore avec les tribus voisines, ils mettaient toute leur gloire à voler les chevaux, les provisions, les femmes et les enfants de leurs ennemis, et à tuer tous ceux qui tombaient entre leurs mains. Non contents de tuer, ils mutilaient les cadavres d’une façon atroce, leur enlevant la peau du crâne avec toute la chevelure, qu’ils conservaient comme un trophée de leur victoire. Il semble qu’ils ne pratiquaient aucun culte religieux; toutefois ils avaient une notion confuse du Créateur et d’autres esprits inférieurs habitant le corps des animaux. Ils employaient des rites superstitieux pour se rendre favorables les génies tutélaires qu’ils appellent «Suuméck», c’est-à-dire protecteurs du peuple, spécialement dans la maladie ou avant d’aller à la chasse, à la pêche ou à la guerre. Quand un chef ou un homme important de la tribu voulait marier son fils, il lui disait: «Mon fils, te voilà déjà grand; il est temps que tu prennes femme, mais si tu veux en avoir parmi les plus laborieuses et les plus riches, il faut que par tes actes tu montres que tu es un homme. Va donc dans la montagne chercher ton génie protecteur Suuméck, et quand tu l’auras trouvé, cours tuer quelques ennemis, et ainsi tu acquerras le renom d’un brave et tu pourras posséder les femmes de ton choix.»
A ces paroles, le fils partait; il gravissait les plus hautes cîmes des montagnes, l’imagination pleine des visions superstitieuses dont il avait cent fois entendu le récit dans son enfance. Sur ces sommets, dormant à la belle étoile, ne se nourrissant que de racines sauvages, brisé de fatigue par le voyage, les veilles et la faim, il voyait ou croyait voir son Suuméck dans un loup, un cerf, un ours ou un autre animal, et croyait entendre une voix mystérieuse qui lui promettait qu’il deviendrait très habile dans l’art de la médecine (sorcellerie), soit dans la guerre, soit à la chasse. Alors il retournait chez lui et racontait à sa famille la vision qu’il avait eue. Le bruit de ses exploits se répandait rapidement dans toute la contrée et il passait partout pour un héros. Alors son père lui demandait quelle jeune fille il voulait prendre pour femme; il allait lui-même la demander aux parents en leur promettant pour dot deux, trois ou plusieurs chevaux. Et sans que la fiancée connût son futur époux, sans qu’on lui eût demandé son consentement, le mariage était décidé. Si la jeune fille refusait cette union, son père la battait cruellement jusqu’à ce qu’elle se pliât à sa volonté; et ainsi, la pauvrette, pour ne pas mourir sous les coups, se rendait malgré elle à la maison de son futur époux.
Souvent le jeune brave allait tuer quelques ennemis ou voler des chevaux; s’il réussissait, devenu plus célèbre encore, il pouvait acheter d’autres femmes qui lui servaient d’esclaves et qu’il avait le droit de maltraiter et même de tuer, dès qu’elles cessaient de lui plaire. Nourriture, vêtement, habitation, tout respirait la barbarie. Les Cœurs d’Alène ne cultivaient pas les champs, ne bâtissaient point de maisons, n’avaient point de demeures stables; ils menaient une vie errante, vivant de chasse, de pêche et de racines sauvages. Grâce à leur paresse et à leur imprévoyance, ils se trouvaient souvent dans la plus extrême pénurie, surtout au printemps, lorsque la neige et la glace leur rendaient impossibles la pêche et la récolte des racines sauvages dans les forêts.
Un Indien se rappelant ces temps malheureux disait au missionnaire: «Robe Noire, combien nous vous devons être reconnaissants! Dans ma jeunesse, ma mère et ma grand’mère étaient obligées en hiver d’enlever la neige de la prairie pour arracher quelques racines de «gamascie» pour apaiser leur faim; et maintenant mon grenier est toujours plein d’une année à l’autre.»
Une tente en peau de buffalo (bison) leur servait de demeure, où ils dormaient pêle-mêle sur des peaux étendues par terre. Ceux qui étaient plus à l’aise, pour mieux se garantir du froid, recouvraient leurs tentes de nattes; pour vêtements, ils ne portaient que des peaux de cerf ou de buffalo.
Les femmes devaient non seulement recueillir les racines qui leur servaient d’aliment, mais encore abattre les arbres, fendre le bois et le porter à la tente, ce qui était un travail très dur, vu qu’il fallait une énorme quantité de bois pour se protéger contre les froids très rigoureux de ces montagnes. Parmi les hommes, à cause de leur tempérament fougueux et emporté, éclataient souvent des querelles suivies de blessures et de meurtres. Bref, leur manière de vivre était barbare autant que dure et pénible, contraints qu’ils étaient d’entreprendre de longs voyages pour chasser le buffalo. Les femmes portant leurs enfants sur leurs épaules devaient les suivre et, avec mille fatigues, allumer le feu, préparer les repas, dresser la tente tous les soirs, l’enlever le matin et soigner les chevaux. Tel était le triste sort des Cœurs d’Alène avant qu’on ne leur eût prêché la foi chrétienne.
II.
Conversion des Cœurs d’Alène.