Ceux qui visitent maintenant ces tribus, auraient peine à croire notre récit, s’il n’était confirmé par le témoignage du bon P. Joset, un des premiers compagnons du P. de Smet, qui a vécu parmi ces sauvages pendant 41 ans. Mais comment, demandera quelqu’un, une nation aussi barbare a-t-elle pu être amenée à embrasser la civilisation chrétienne? Pour accomplir cette grande œuvre, Dieu choisit le P. de Smet, de vénérée mémoire. Se souvenant de cette parole du Christ: «Allez dans le monde entier prêcher l’Evangile à toute créature», il se rendit le premier chez les Cœurs d’Alène en 1841 et baptisa d’abord quelques enfants. De grandes difficultés s’opposaient à son généreux projet de convertir à la vraie foi toute cette tribu; mais elles ne l’arrêtèrent point. Presque sans ressources, avec peu de compagnons, l’année suivante, 1842,
Convoi d’émigrants attaqué et brûlé par les Indiens.
il fonda la mission du Sacré-Cœur et la donna à gouverner au P. Nicolas Point, jésuite français, auquel il adjoignit un Belge, le Fr. Charles. Ils demeurèrent seuls jusqu’en 1844; à cette époque vint les rejoindre le P. Joset, suivi quelques années après, en 1854, d’un bon nombre de Pères italiens des provinces de Turin et de Rome. Le zèle et la patience des missionnaires triomphèrent peu à peu des obstacles qui s’opposaient à la conversion de cette tribu et qui venaient pour la plupart de leur vie errante et de leur inimitié envers les Blancs. Aujourd’hui toute la tribu des Cœurs d’Alène est catholique et si fervente que tous, sans exception, s’approchent des sacrements aux principales fêtes de l’année. Beaucoup communient chaque premier vendredi du mois ou même plus souvent; de là la pureté et l’honnêteté de leur vie.
Ils célèbrent leurs mariages selon les rites de l’Eglise, et se préparent à ce grand acte par plusieurs mois de prières et de recueillement. Ils gardent si religieusement la foi conjugale, que jamais parmi eux on ne vit un seul divorce. Les femmes, autrefois traitées comme des bêtes de somme, sont actuellement aimées et respectées de leurs maris, et personne n’oserait prendre avec elles la moindre liberté. Elles ne se montrent en public qu’avec une ou plusieurs compagnes, toujours très modestement vêtues, portant sur la poitrine en guise de bijou une médaille de la Vierge Immaculée.
Chez les Cœurs d’Alène, l’esprit de justice et de fidélité à la parole donnée dans leurs rapports avec les Blancs ou avec les autres sauvages sont fort remarquables: si bien que ce nom de Cœurs d’Alène, qui leur avait été donné à cause de leur astuce et de leur perfidie, signifie maintenant un Indien honnête, tandis que le nom d’Indien est pour les Blancs synonyme de voleur et de coquin. Leur droiture est citée avec éloge par les voyageurs américains et les colons du voisinage. Pour éprouver leur honnêteté, quelques Blancs confièrent la garde de leur maison à un jeune Cœur d’Alène en y laissant des provisions, quelque monnaie d’or et d’argent, et du tabac. Quel ne fut pas leur étonnement quand à leur retour ils retrouvèrent tout en place! Bien plus, si en parcourant leurs forêts, ils découvrent de l’argent ou quelque autre objet perdu par les voyageurs, ils n’ont point de repos qu’ils ne l’aient rendu au propriétaire, tant ils respectent le bien d’autrui!
Rapportons ici le témoignage d’un marchand américain. Comme il vantait devant un missionnaire la merveilleuse probité des Cœurs d’Alène, le Père l’ayant taxé d’exagération, il reprit avec chaleur: «Non, Père, je n’exagère pas; je vous affirme en toute sincérité que les Cœurs d’Alène sont les meilleurs citoyens du pays; pour moi, le bon citoyen est celui qui paie bien ses dettes; or sous ce rapport, les Cœurs d’Alène n’ont pas leurs pareils, même chez nos meilleurs Américains. Ecoutez ce qui m’est arrivé dernièrement. Un Cœur d’Alène était venu chez moi pour faire raccommoder sa charrue; il me prévint tout d’abord qu’il ne pourrait me payer que dans un mois; je consentis à ce délai. Et voici que le dernier jour du mois fixé pour le paiement, je le vois arriver avec un cheval qu’il voulait me laisser en gage parce qu’il n’avait pas d’argent. Admirant cette probité, je ne voulus pas accepter; je lui dis de garder son cheval et de me payer quand il le pourrait. Croyez-vous, Père, que dans notre nation on trouverait la même probité? Moi, je ne le crois pas, et je le répète: les Cœurs d’Alène sont les meilleurs citoyens de ce pays.»
III.
Douceur chrétienne des Cœurs d’Alène.