La tribu des Cœurs d’Alène, autrefois si féroce et maintenant consacrée au S. Cœur, se distingue entre toutes par la douceur de ses mœurs et la ferveur de sa piété. En voici un exemple.

Un Indien de cette tribu avait commencé, aidé d’un autre, à construire un bac pour traverser le fleuve à un endroit déjà occupé par les Blancs: de là conflit. L’Indien, extraordinairement robuste et féroce, avait juré de ne faire aucune concession; ni les menaces des Blancs, ni les sages conseils de son entourage ne réussissaient à l’émouvoir: il s’obstinait envers et contre tous à poursuivre son entreprise. Il ne restait qu’une ressource: c’était de l’amener à prendre l’avis du missionnaire. Celui-ci conseilla de céder, mais l’Indien ne voulut rien entendre, et comme le Père allait partir, il se présenta comme les autres pour lui serrer la main; mais le Père refusa et lui dit que puisqu’il voulait en faire à sa tête, il n’avait qu’à s’en aller.

L’Indien, consterné, s’écria: «Robe Noire, pourquoi me traiter ainsi? Ne sais-tu pas que c’est la punition la plus grave que tu puisses m’infliger?—Si tu veux être de mes amis; répondit le Père, ne t’obstine pas dans ton projet criminel.—Dussé-je perdre la vie, je ne céderai jamais.—Refuserais-tu ce sacrifice à la Vierge très sainte? Nous voici au mois de Marie: je te demande cela en son nom.» Au nom de Marie, le sauvage pâlit et tremblant de tous ses membres: «Robe Noire, dit-il, tu as vaincu, je ne refuserai pas ce sacrifice à Marie.» Et aussitôt il invita son compagnon à détruire le travail commencé, et comme celui-ci hésitait: «Va, lui cria

Arrivée des premiers missionnaires aux Montagnes Rocheuses.

l’autre, ou avant de démolir la barque, je te casserai la tête!»

Les exemples de vertus héroïques ne sont pas rares parmi ces sauvages; sous l’influence de la religion et de la foi, leur naturel violent et passionné s’élève facilement jusqu’à l’héroïsme.

Une femme de la tribu des Cœurs d’Alène, je ne sais pour quelle faute, se trouvait en prison, sur une sentence des chefs. Parmi ces Indiens, les châtiments rappellent leur férocité native. C’était en plein hiver (et les hivers de ces pays ne sont pas comparables aux nôtres!); le thermomètre était descendu à 40° au-dessous de zéro, température mortelle pour les hommes les plus robustes, si l’on s’expose à l’air sans abri et sans mouvement. La pauvre femme avait été abandonnée, pieds et mains liés dans sa prison, cabane formée de troncs d’arbres; elle souffrait jour et nuit, sans protection contre ce froid terrible; une fois par jour, si on ne l’oubliait pas, on lui donnait un peu de pain et quelques légumes. Le missionnaire, touché de compassion, intervint auprès du chef en faveur de la malheureuse; il se rendit à la prison et trouva la femme gelée et presque mourante. Sa principale préoccupation était le salut de cette âme: mais quelles pouvaient être ses dispositions dans de pareils tourments? Il parut bien vite que si elle était abandonnée des hommes, elle n’était pas abandonnée de Dieu. «Eh bien! ma pauvre Marie, lui demanda-t-il, vous souffrez cruellement, n’est-ce pas?» Malgré ses souffrances qui lui arrachaient des gémissements involontaires, elle ne perdit point son calme et répondit: «N’est-il pas vrai que pour mes péchés je devrais être en enfer? Et ce que je souffre, qu’est-ce en comparaison des tourments de l’enfer?—Sans doute, reprit le Père; cependant je voudrais te délivrer; ainsi abandonnée, tu ne tarderas pas à mourir.—Non, laissez-moi souffrir, ce n’est rien en comparaison de ce que méritent mes péchés, et j’offre à Dieu mes souffrances en expiation.» C’était là un acte d’amour parfait, et Dieu lui avait sûrement déjà pardonné. Le Père par ses instances obtint sa liberté; elle se confessa et vécut dans la suite en paix avec Dieu et sa conscience.

La foi de ces sauvages est vraiment admirable. Une femme était sur le point de mourir; le Père se rendit près d’elle pour l’administrer et s’aperçut bien vite qu’elle n’avait plus que peu d’heures à vivre. Elle ne pouvait plus prendre aucune nourriture, ni prononcer une parole; le Père l’exhorta cependant à se confesser comme elle pourrait et fut fort étonné de l’entendre faire sa confession sans aucune hésitation, comme si elle ne ressentait aucun mal. Après l’avoir disposée à son heure dernière qui semblait imminente, le missionnaire allait se retirer, lorsqu’elle le rappela en disant: «Eh quoi! me laisserez-vous donc mourir sans recevoir Notre-Seigneur?» Evidemment il était impossible de lui donner la sainte communion, puisqu’elle ne pouvait rien avaler.—«La sainte communion, répondit le Père, vous la recevrez demain à l’église pendant la sainte messe.» Et il partit, laissant la malade parfaitement tranquille. Le lendemain matin lorsqu’il se rendit à l’église au son de la cloche, quel ne fut pas son étonnement de voir la mourante de la veille à genoux devant l’autel, attendant dévotement l’heure de la messe!