—Renversant! répondit le prince. Pour ma part, le dixième commandement, il m'a toujours été sacré. Je n'ai jamais convoité ni la maison de mon prochain, ni son serviteur, ni son boeuf, ni son âne. Oh! l'homme, il n'est jamais parfait. La seule partie du bien de mon prochain qu'il me soit arrivé quelquefois de convoiter, vous le dirai-je? c'est sa femme, et si vous me permettez de vous expliquer plus copieusement ma pensée...»
Il n'expliqua rien, attendu que M. Taconet le regardait et que décidément le regard de M. Taconet le gênait.
«Il est une question, reprit Lestoc, que je grille d'envie d'adresser à notre éloquent convive M. Drommel.
—Adressez-moi toutes celles qu'il vous plaira, naïf enfant de la Brie, car vous m'intéressez.
—N'avez-vous jamais été marié?
—Jeune homme, reprit gravement M. Drommel, quand vous connaîtrez mieux la vie, vous saurez que les philosophes sont obligés quelquefois de s'accommoder aux moeurs de leur siècle.
—Oh! je ne vous en veux pas; mais, je vous prie, avez-vous enseigné à Mme Drommel la théorie des affinités électives et de la circulation?
—Mon jeune ami, répondit-il plus gravement encore, apprenez que dans certains pays les femmes n'ont pas d'autre règle de conduite que les entraînements de leurs sens ou les caprices de leur imagination, et qu'il serait peut-être dangereux de leur laisser la bride sur le cou et de s'en remettre à leur bonne foi. Mais, si vous connaissiez les Allemandes, vous sauriez qu'elles n'ont pas besoin de préjugés pour sauvegarder leur vertu. Ce qui les distingue entre toutes les femmes, c'est l'intimité du sens moral, la profondeur dans les attachements, le sérieux de la passion. Quand une Allemande a donné son coeur, elle ne le reprend plus; son amour est un culte, une religion, et jamais elle ne renie son dieu. Vous ne contestez pas, je pense, la supériorité intellectuelle et morale que tous les gens de bonne foi accordent à la race germanique. Mon Dieu! il est possible que les préjugés soient nécessaires aux races inférieures; les Mandingues ne sauraient se passer de leurs gris-gris, ni les Peaux-Rouges de leurs manitous. J'en suis fâché pour les Latins, ils sont destinés à faire place avant peu aux nations jeunes, qui ont de la sève et les secrets de l'avenir. Quand l'Allemagne aura transformé le monde et posé de sa forte main les assises de la société nouvelle, malheur aux peuples qui seront incapables d'en adopter les principes! ils disparaîtront comme les Peaux-Rouges à l'approche des blancs.»
L'ex-commissaire de police s'écria pour la troisième fois:
«Patience! répondait Panurge.