«Ma femme, dit M. Drommel, est arrivée avant nous et nous attend.»

Il se trompait, car la voiture ne s'arrêta pas; elle passa tout droit et s'éloigna rapidement.

«Il paraît, mon cher ami, dit le prince, que nous trouverons de la société à Franchard; la lune elle a beaucoup d'amateurs.»

Ils allaient déboucher sur la grande route. Le cirque de rochers qu'ils venaient de traverser, s'élargissant tout à coup, offrit à leurs yeux les plus beaux accidents de terrain et l'un des sites les plus admirables de la forêt. Devant eux se dressaient au milieu d'une lande quatre ou cinq chênes énormes aux branches tortueuses et tourmentées, semblables à de grands bras tragiques; ces cinq patriarches se détachaient sur un ciel blanc et contemplaient leur ombre sommeillant à leurs pieds dans la bruyère. Plus loin, de minces bouleaux, à l'écorce argentée, émergeaient comme des fantômes du sein des fourrés épineux. Le sol s'élevait en gradins, couronnés de lierre et de ronces. Des genévriers d'une taille extraordinaire montraient de toutes parts leur front ébouriffé, leur verdure noire, maigre et hérissée. Quelques-uns semblaient être en colère, on ne savait pourquoi. D'autres causaient tranquillement avec la lune. Il y en avait un qu'on eût pris pour un coq gigantesque qui dormait, sa tête rentrée dans ses plumes. Les blocs de grès faisaient çà et là des taches de neige dans les feuillages. Le rocher de Marie-Thérèse ressemblait à un sphinx accroupi, qui propose des questions aux passants et qui les mange, quand ils répondent de travers. Rochers, arbres, chênes, genévriers, ils avaient tous cet air particulier aux choses qui ont longtemps vécu, qui ont un passé, des habitudes, des souvenirs, une histoire à raconter, et sur lesquelles les siècles ont usé leur lime et les tempêtes leurs fureurs.

Quoique M. Drommel considérât l'admiration comme une faiblesse coupable, il ne put se défendre d'un certain saisissement; il observa pendant deux minutes ce site merveilleux, où le sauvage s'unit à la noblesse des formes, à la beauté des lignes, et qui, n'en déplaise à la lune et au prince de Malaserra, l'eût frappé bien davantage encore s'il l'avait vu de jour. Il se remit bien vite de son émotion; il déclara que les forêts françaises manquent de cette intimité qui caractérise le moindre bocage allemand, que les chênes français ont toujours un air apprêté, un peu poseur, qu'on ne trouve qu'en Allemagne des arbres parfaitement naturels, qui aient du Gemüth. Il ajouta aimablement qu'il était du reste enchanté de sa petite expédition, que, lorsqu'on avait le bonheur de posséder pour cicerone un prince de Malaserra, tous les lieux de la terre semblent beaux.

Cependant il avait martel en tête; Mme Drommel n'arrivait pas. Il n'aimait point à attendre, et pour la première fois de sa vie il attendait.

«Mme Drommel elle nous est bien nécessaire, lui dit le prince. Non seulement sa présence elle est adorable, mais c'est elle qui a le champagne et le pâté.»

Il ajouta que sans doute il y avait eu erreur, que le cocher avait fait passer Mme Drommel par un autre chemin, que le mieux était de se diriger à pied sur Franchard, où ils ne pouvaient manquer de la retrouver. M. Drommel répondit du ton le plus assuré que jamais sa femme ne s'était écartée d'un iota de ses instructions, qu'elle était absolument incapable de passer par d'autres chemins que ceux qu'il lui prescrivait, que son départ avait été retardé par quelque incident. Il proposa au prince d'aller à sa rencontre, en s'acheminant par la grande route dans la direction de Barbison. Le prince s'y résigna, non sans faire la grimace.

A peine eurent-ils fait deux cents pas:

«Mon ami, regardez cet arbre, s'écria-t-il. N'est-il pas beau, celui-là?»