Et il redressa brusquement sa puissante nuque, appliqua ses poings sur ses hanches. Il avait l'air de jeter le gant à la forêt, il la mettait au défi d'émouvoir M. Drommel.
«Comment donc êtes-vous fait, mon ami? Votre coeur il est de chêne, il est de bronze... Moi je trouve cela tout à fait romantique. Ah! le romantisme il est un certain vague dans l'âme.
—Le romantisme est un poison qui engourdit le sang, qui amollit les cervelles, qui énerve les volontés, répliqua M. Drommel de sa voix aiguë, dont l'intonation gouailleuse était tempérée par le respect qu'on doit aux princes. Nous en sommes bien revenus, nous autres Allemands. De sottes gens prétendaient jadis que les Français avaient pris la terre, les Anglais la mer, et qu'il n'était resté pour tout potage aux Allemands que le bleu du ciel. Aujourd'hui la terre est à nous, un jour nous aurons la mer, et nous laisserons le bleu à qui voudra. Des âmes fortes et rusées dans des corps d'acier, voilà ce qui convient aux maîtres du monde. Nous possédons la force, nous avons César, la ruse nous vient, et déjà Rome se sent revivre en nous.»
Ainsi s'exprimait M. Drommel, saisi d'un noble transport, et il appuyait sa pensée en frappant la terre du pied. Ses deux bras étendus, qui semblaient s'allonger jusqu'à perte de vue, menaçaient à la fois le Sénégal et la Chine.
«Je vous laisse la force, mon ami, répondit le prince, et la ruse, ô pauvre moi! elle n'est pas mon affaire... Mais la rêverie elle a toujours été la compagne de mon coeur.
—Défiez-vous du vague dans l'âme, prince, lui cria M. Drommel; il est cause que vous vous trompez de chemin.»
En effet, le prince, s'étant remis en marche, venait d'enfiler un sentier mal tracé, qui aboutit à un dévaloir ou pour mieux dire à un véritable casse-cou, dans lequel il ne serait pas prudent de s'aventurer de nuit.
«Laissez donc, répondit-il, je connais la forêt comme le fond de ma poche.
—Permettez, prince, dit M. Drommel, un homme tel que vous peut se tromper une fois par hasard, sans que cela tire à conséquence. La gorge d'Apremont est ici, devant nous. Vous me l'avez montrée de loin en revenant de Fontainebleau; il me suffit de voir les choses une fois, elles me restent dans l'oeil, et en voilà pour l'éternité.»
Le prince de Malaserra n'en voulait pas démordre et cherchait à l'entraîner; mais M. Drommel était un homme de fortes convictions. Malgré le prestige qu'exerçaient sur lui deux palais, les plus beaux oliviers de la Sicile et le nom si bien sonnant de Malaserra, son entêtement l'emporta sur son respect; pour la première fois il s'éleva une légère contestation entre les deux amis; mais ce nuage se dissipa bientôt. Le prince finit par confesser son erreur, il se rendit de bonne grâce, il revint sur ses pas. L'instant d'après, on entendit le roulement d'une voiture.