«Et vous, joli garçon, neveu de Mlle Dorothée, naïf enfant de la Brie et glorieux représentant de l'école du plein air, ne serez-vous pas de la partie?» s'écria M. Drommel.

Le joli garçon commença par refuser, alléguant qu'il avait affaire ailleurs. M. Drommel insista, le pressa vivement. Il aimait à faire politesse aux gens sans bourse délier, aux frais d'autrui; il était charmé que le vin d'Aï, que le pâté de perdreaux du prince de Malaserra lui servissent à payer l'aquarelle. Nous avons déjà dit qu'il était fort entendu dans ce genre de petites combinaisons. Mme Drommel ne prit aucune part à ce débat, elle paraissait absolument indifférente au dénouement. Sans mot dire, elle pliait et dépliait son éventail, seul confident de ses pensées.

«Eh bien, soit! répondit enfin le jeune homme. Quoique le vin d'Aï et les perdreaux truffés ne me disent rien, je ne veux pas vous désobliger. Mais j'ai la sainte horreur des voitures; encore un héritage qui me vient de ma tante Dorothée. J'irai là-bas tout seul par des sentiers que je connais, où je serai fort à mon aise pour rêver à mon satané et délicieux problème, car il est délicieux mon problème. Il a un visage comme il n'y en a pas deux dans tout l'univers, une gorge et des bras faits au tour, une taille ronde et souple, des cheveux clairs à rendre jaloux le soleil, un sourire qui donne la fièvre, et avec cela un joli petit coeur tout vide, il n'y a rien dedans, c'est une maison à louer. Oh! que bienheureux sera le locataire, s'il a le bon esprit de faire un bail à vie!... Je vous répète que je l'adore, mon problème; j'en raffole, j'en perds la tête, je donnerais mon corps et mon sang pour le résoudre, pour le posséder, pour qu'il soit à moi tout entier, et vive Dieu! j'en viendrai à bout dès ce soir, ou que le diable emporte mon âme et l'école du plein air!... ce qui ne m'empêchera pas, messieurs, d'arriver avant vous à Franchard.»

Cela dit, il quitta la salle en courant.

«Ma parole d'honneur! il est devenu fou, dit M. Drommel à sa femme.

—Sa folie ne me déplaît pas,» répondit-elle d'un ton bref, car depuis un moment elle avait le souffle un peu court.

Il était onze heures et demie quand M. Drommel et le prince de Malaserra quittèrent la grande avenue de Barbison pour s'engager dans la cavalière de la Mare du Revoir, qui conduit aux gorges d'Apremont en grimpant et serpentant au travers d'un éboulis. La lune, qu'on avait priée à cette petite fête, s'était piquée de faire honneur à la parole d'un prince. Elle avait revêtu tous ses atours, elle était charmante, elle était coquette; on eût dit une lune toute fraîche, fabriquée pour la circonstance. Elle se plaisait à argenter le sable fin des sentiers, elle semait à profusion ses diamants sur les blocs de grès. Deux nuages noirs laissaient entre eux un intervalle d'un bleu sombre où elle voguait mollement, ils cherchaient à l'arrêter au passage, et tout à coup elle disparaissait, comme mangée par la nuit. L'instant d'après, elle recommençait à répandre dans la forêt ses mystérieuses blancheurs, son pâle sourire, la douceur de ses longs silences, que Virgile a chantés.

Quand les deux piétons eurent atteint la crête de la colline, le prince s'arrêta, et montrant de la main à M. Drommel l'océan de verdure qui se déroulait devant eux:

«Eh bien, mon ami, lui dit-il, ne trouvez-vous pas cela fort beau, et ne frémissez-vous pas?

—Prince, je ne frémis jamais, repartit M. Drommel. Cela n'est pas dans mes moyens.»