Puis, d'un coup de canif, le prince coupa la courroie de la sacoche, qu'il ouvrit pour s'assurer que les rouleaux d'or et les billets de banque s'y trouvaient.

Alors, d'un ton presque suppliant et avec un sourire exquis, que M. Drommel n'oubliera jamais, que M. Drommel reverra souvent dans ses rêves:

«Excusez-moi, mon cher ami, murmura-t-il, je vous les rendrai à Malaserra.»

Et il disparut.

VI

Il survient quelquefois dans la vie des circonstances si bizarres, si étranges, si imprévues, que le premier mouvement est de ne pas croire. On n'y est plus, on ne se reconnaît pas. On se dit: Où suis-je? est-ce bien moi?—Et on se frotte les yeux pour se réveiller; mais, pour se frotter les yeux, il faut avoir les mains libres, et c'est un bonheur que n'a pas tout le monde.

M. Drommel demeura d'abord confondu, comme éperdu de son aventure. Le coup l'avait étourdi, hébété; il ne parvenait pas à rassembler ses pensées, ses souvenirs; il y avait un gros nuage entre l'univers et lui. Sa première idée fut de se croire à Goerlitz, dans son jardin, sous un berceau de chèvrefeuille; il fut tenté de s'écrier: «Ada, apporte-moi mes pantoufles et va-t'en bien vite à l'imprimerie dire à ces paresseux qu'ils m'envoient mes épreuves.» Le jardin disparut; il aperçut distinctement un carrefour de forêt, et il se souvint que tantôt il y avait dans cette forêt deux hommes qui se promenaient au clair de la lune et qui s'entretenaient des effets que peut produire le vague dans l'âme. L'un était un sociologue, qui avait trouvé la synthèse; l'autre était un prince sicilien, et le prince traitait le sociologue de pair à compagnon, ce qui le flattait infiniment. En cet instant, une grosse mouche, qui prenait la lune pour le soleil et qui avait oublié d'aller se coucher, se heurta contre son front. Il voulut la chasser et ne put pas. Ce fut pour lui une occasion de découvrir qu'il avait les deux mains liées par les deux bouts d'une écharpe et qu'il était le prisonnier d'un chêne. Il regarda le chêne, le chêne le regarda. Il fut sur le point d'appeler son cher prince, pour qu'il vînt le délivrer; mais, ses idées s'étant débrouillées, il s'avisa que c'était son noble ami qui l'avait attaché à l'arbre, avant de lui voler sa bourse et de se sauver. Il crut le voir courir, il crut entendre le bruit sourd que faisait une sacoche bien garnie en détalant à toutes jambes au travers des fourrés et des fondrières, et il fit la réflexion judicieuse qu'à chaque minute qui s'écoulait cette sacoche gagnait de l'avance, devenait plus difficile à rattraper, qu'entre elle et lui il y aurait bientôt toute l'épaisseur d'une forêt.

Alors son sang bouillonna dans ses veines; il lui sembla que sa colère décuplait ses forces, qu'il avait à ses pieds des bottes de sept lieues pour rejoindre son voleur, des bras d'acier pour le saisir, des mains de fer pour l'étrangler, et il fit un violent effort pour se dégager. L'arbre ne le lâcha pas, il garda son prisonnier. On l'avait insulté, cet arbre, on lui avait fait l'affront de le comparer aux sapins de la Suisse saxonne; il prenait sa revanche, il se vengeait, et la vengeance est douce au coeur des vieux arbres, même quand ils sont morts. Quand M. Drommel eut reconnu la vanité de ses efforts et que la gymnastique allemande avait trouvé son maître, il éprouva un accès de rage, il fut comme suffoqué par le sentiment de son impuissance, auquel se joignaient l'humiliation d'avoir été dupe, la honte d'avoir pu croire aux oliviers et aux oranges de Malaserra, l'amer chagrin de s'être laissé berner par un faux prince, par un escroc de haute volée, qui dans ce moment faisait sans doute des gorges chaudes en pensant à son cher ami. S'il n'avait pas eu un bâillon sur la bouche, il aurait poussé un cri plus terrible que celui qui jadis dans les plaines d'Ilion épouvanta les Grecs et les Troyens; mais son cri lui resta au cou. Pour la seconde fois M. Drommel regarda le chêne et le chêne regarda M. Drommel, il avait l'air de lui dire: «Souviens-toi, mon grand sociologue, que la sélection est la loi de ce monde et qu'il n'y a de sacré dans la nature que le droit du plus fort.» Le fait est qu'il ne disait rien; mais peut-être n'en pensait-il pas moins. Qui peut savoir ce qui se passe dans l'âme d'un chêne mort?

M. Drommel se calma, s'apaisa. «Elle va venir, pensa-t-il; car il est impossible qu'elle ne vienne pas.» C'était de sa femme qu'il entendait parler. A vrai dire, il était tourmenté par l'idée qu'il allait s'offrir à ses yeux dans une situation bien peu digne de lui. Elle aurait peine à reconnaître son maître et son dieu, elle le prendrait en pitié, son prestige en souffrirait. Il cherchait péniblement dans sa tête les termes d'une explication propre à sauver sa dignité. Cependant les quarts d'heure succédaient aux quarts d'heure, et Mme Drommel ne venait pas, et personne ne passait sur la route, à l'exception de celui qui passe sans cesse dans les forêts, de ce rôdeur infatigable qui va, vient et tantôt court à perte d'haleine; tantôt s'arrête pour muser, frôlant de son aile la cime des arbres, secouant les faînes des hêtres pour s'assurer qu'elles sont solides, remuant les feuilles, dérobant les secrets des nids et disant aux oiseaux qu'il réveille: Ne vous dérangez pas, je passe mon chemin, je suis le vent, je suis l'éternel passant.

Comment se faisait-il que Mme Drommel ne vint pas? Comment une femme si dévouée, si attentive, qui avait toutes les clairvoyances du coeur, n'était-elle pas avertie par un pressentiment secret de l'affreuse détresse à laquelle se trouvait réduit l'objet unique de son culte? Une idée sinistre traversa l'esprit de M. Drommel. Il se rappela certains propos de son cher prince, l'admiration que Mme Drommel avait inspirée à ce scélérat, les empressements qu'il lui avait témoignés pendant le dîner. Ce monstre ne lui avait-il pas confessé à lui-même qu'il était né avec une disposition fatale à convoiter la femme d'autrui? Il lui parut démontré que ce pick-pocket doublé d'un don Juan lui avait volé du même coup sa femme et sa bourse, que le cocher de Fontainebleau était un argousin à la solde du ravisseur, qu'il avait emmené sa chère Ada dans quelque repaire, qu'en cet instant elle se débattait dans les bras d'un faux prince, en s'écriant: «Johannes, mon éternel amour, défends-moi contre cet infâme!» Il fut saisi d'un nouveau transport de rage, il rassembla tout ce qui lui restait de force pour tenter une fois encore de rompre les noeuds où ses poignets étaient pris. Ne pouvant parler à son arbre, il lui dit avec les yeux: «Ne vois-tu pas qu'il faut que je coure après elle?» Son arbre ne sourcilla pas, et l'écharpe résista. Elle était d'une excellente étoffe: le prince de Malaserra n'achetait jamais que de la marchandise de première qualité et du meilleur choix.