Le désespoir de M. Drommel se transforma par degrés en une sorte de stupeur. Il tourna la tête, promena dans la clairière ses yeux hagards. Il lui parut qu'il y avait là beaucoup de gens occupés à se moquer de lui. Les cinq grands chênes qu'il apercevait au loin dans la lande causaient entre eux; ils trouvaient que le Rageur avait fait preuve d'esprit, qu'on n'en pouvait demander davantage à un arbre mort, qu'il avait joué un bien bon tour à un sociologue allemand. Les genévriers se haussaient sur la pointe des pieds pour observer la scène, pour se rendre compte de cette aventure. Celui qui ressemblait à un grand coq ne dormait plus; il avait sorti sa tête de son noir plumage, et il regardait. Les rochers blancs se dressaient dans les hautes herbes pour attacher sur le prisonnier leurs yeux mornes et séculaires. La lune elle-même le contemplait d'un oeil blême, ironique, narquois. Il y avait derrière elle une petite étoile très brillante, qui lui servait de page; cette étoile était en joie et dansait, tant le cas lui paraissait plaisant. M. Drommel s'indigna de l'insolente et maligne curiosité qu'osaient témoigner ces rochers latins et cette lune velche. Il sentit que l'inviolable majesté de la sociologie allemande était insultée en sa personne; il pensa aux canons Krupp, et il appela à son secours le grand empire germanique et son omnipotent chancelier. Malheureusement, l'empire germanique était occupé ailleurs. Il sifflait un air de chasse et se disposait à lancer ses chiens sur quelque chose ou sur quelqu'un; il aiguisait son oeil pour savoir ce qui se préparait à Saint-Pétersbourg, il prêtait l'oreille pour savoir ce qui se disait à Vienne. Bref, M. Drommel eut beau implorer son assistance, l'empire germanique ne bougea point, et les canons Krupp n'eurent garde de se déranger.

Les souffrances physiques font quelquefois une diversion utile aux douleurs morales. A vrai dire, M. Drommel ne souffrait pas précisément du froid. Il se trouvait par bonheur que cette nuit d'octobre était presque tiède; au surplus, il était bien vêtu, sans compter qu'il n'est rien de tel qu'une grande colère pour vous tenir chaud. Mais l'attitude contrainte et immobile à laquelle il était condamné gênait singulièrement la circulation de son sang; il éprouvait des fourmillements insupportables, et ses deux clavicules lui faisaient mal. Une pénible langueur s'empara de lui. Il n'était plus maître de ses idées et se sentait défaillir. Il lui semblait que sa cervelle s'était vidée, que les sublimes théories dont son orgueil était amoureux venaient de s'envoler comme une fumée, de se dissiper comme un nuage. Il ne trouvait plus dans sa royale tête que certaines maximes très sottes, très vulgaires, très rebattues, fort triviales, qu'on peut ramasser à tous les coins de rue, et pour lesquelles il professait jadis un souverain mépris. Apparemment M. Taconet avait eu raison d'avancer que le lieu commun est le fond de la vie, puisque M. Drommel employait son temps à méditer sur des aphorismes tels que ceux-ci:

«L'homme n'est vraiment libre que lorsqu'il peut disposer de ses bras et de ses jambes.

«Si mes jambes étaient libres, je m'en servirais pour courir après ma sacoche et ma femme, et si je pouvais disposer de mes bras, j'en ferais usage pour étrangler mon voleur.

«Le génie est la chose du monde la plus inutile quand on a les poignets pris dans un noeud coulant.

«La propriété est sacrée; ceux qui attentent au bien d'autrui sont des scélérats.

«Lorsqu'on a une femme, on entend la garder pour soi.

«Tous les faux princes mériteraient d'être mis en croix.

«La vie est pleine d'accidents fâcheux; mais le plus fâcheux de tous les accidents est un gros arbre auquel on se trouve étroitement lié. On lui parle, et il n'entend pas, parce qu'il est sourd; on l'interroge, et il ne répond pas, parce qu'il est muet; en quoi il ressemble à la destinée, qui, elle aussi, est sourde et muette et ne répond mot à toutes les questions qu'on lui peut faire.»

Si peu romantique que fût M. Drommel, il avait, comme le prince de Malaserra, du vague dans l'âme. L'angoisse toujours croissante qu'il éprouvait, les vives douleurs qu'il commençait à ressentir à l'épaule et dans les bras lui portèrent au coeur. Il vit la lune disparaître derrière la crête d'un coteau, et la nuit se fit dans sa pensée comme dans les gorges d'Apremont. Il perdit à moitié connaissance. Ce fut un bonheur pour lui; il fut dispensé de la tâche ingrate de compter les heures et les minutes. Le temps coula plus rapidement.