—Ils ont choisi la bonne part, poursuivit M. de Miraval en poussant un profond soupir. Je me suis souvent moqué de mon petit-neveu, à qui je reprochais de ne pas savoir jouir de la vie; c'est à son tour de se moquer de moi, puisque j'en suis réduit à envier son bonheur. Cueillir des roses, c'est charmant, et j'en ai beaucoup cueilli: mais il arrive un âge où l'on regrette amèrement de n'avoir pas su se créer un intérieur... Vous devez être étonnée de mes confidences, chère madame.

—J'en suis flattée beaucoup plus qu'étonnée, répondit-elle.

—L'ennui me ronge, je dois en convenir. J'avais juré de passer le reste de mes jours dans la retraite, dans le repos. L'ennui me fera sortir de ma tanière. Je vais me replonger dans la politique active. On me presse de me laisser porter à la députation dans l'arrondissement où est mon château, on me propose aussi le sénat. Je vais me livrer de nouveau au monstre. Passe encore si j'étais marié à une femme de sens, très intelligente des choses de la vie, quoiqu'un peu exaltée. On ne réussit dans la politique que par les femmes, et à mon âge on ne peut plus se flatter de réussir par les femmes des autres. Que n'en ai-je une à moi! Comme dit le poète: «Ai-je passé le temps d'aimer?... Ah! si mon coeur...» Je ne me rappelle pas la suite, mais qu'importe! Heureux Horace! trois fois heureux! Vivre en Égypte avec une femme aimée ou se trémousser à Paris, sans femme aimée, au milieu des tripotages de la politique, quelle différence!»

Mme Véretz trouvait en effet que la différence était grande, mais toute au profit du trémoussement et du tripot. Elle ne put s'empêcher de se dire: «Si mon futur gendre avait l'humeur et les goûts de son grand-oncle, ce serait parfait, et nous n'aurions plus rien à désirer.» De ce moment, le marquis de Miraval lui parut un homme intéressant. Elle essaya de le réconcilier avec son sort, et, comme elle avait l'esprit des affaires et l'amour des détails, elle lui adressa force questions sur son arrondissement électoral, sur les chances de son élection. Le marquis, un peu embarrassé, y répondit de son mieux. Il ne put se tirer d'affaire qu'en détournant le propos et en faisant à cette curieuse une ample description de son château, qui sans contredit en valait la peine, mais où il n'allait guère. Les renseignements minutieux qu'il lui fournit touchant ses terres et leurs revenus n'étaient pas de nature à refroidir l'intérêt qu'elle commençait à lui porter.

Pendant ce temps, Mme Corneuil arpentait une allée du jardin avec Horace, qui ne s'apercevait pas qu'elle avait les nerfs fort excités et un peu orageux. Il y avait un certain nombre de choses dont le comte de Penneville ne s'apercevait presque jamais.

«Dieu! quel beau temps! lui disait-il. Le beau ciel! le beau soleil! Ce n'est pourtant pas le soleil de là-bas. Quand le reverrons-nous? Oh! là-bas, la-bas, comme dit Mignon. Vous me chanterez ce soir cette chanson; personne ne la chante comme vous. Ce parc ne m'a jamais paru si vert. Il faut convenir que la verdure a du bon, quoique je m'en passe à merveille. J'ai connu un voyageur qui trouvait la Grèce affreuse, parce qu'elle manque d'arbres. Il y a des gens comme cela qui ont la manie des arbres. Vous rappelez-vous notre première excursion à Gizeh, cette grande plaine nue, ces collines onduleuses, ce sable couleur jaune d'ocre? «On en mangerait!» disiez-vous. Nous rencontrâmes une longue file de chameaux, je les vois encore. A l'horizon pointaient les pyramides, qui nous semblaient toutes blanches et qui dégageaient des étincelles. Comme elles s'enlevaient sur le ciel! Elles étaient vibrantes. L'air ne vibre jamais par ici. Oh, le bon déjeuner que nous fîmes dans cette chapelle, assis sur des burnous! Vous étiez coiffée d'un tarbouch, qui vous allait comme un charme. Quand donc vous reverrai-je en tarbouch? Ah! par exemple, la dinde était un peu maigre, et puis je commis ce jour-là une fière maladresse. Je laissai choir la gargoulette qui contenait notre eau du Nil. Nous en fûmes quittes pour rire et pour boire notre vin pur. Après quoi, nous descendîmes dans un caveau, et là, pour la première fois, je vous traduisis des hiéroglyphes. Je n'oublierai jamais quel fut votre ravissement quand je vous appris qu'un luth signifiait le bonheur, attendu que le signe du bonheur est l'harmonie de l'âme. Dans l'écriture chinoise, le bonheur est représenté par une main pleine de riz. Et après cela, qui contestera l'immense supériorité d'âme et de génie des Égyptiens sur les habitants du Céleste Empire?»

Il finit pourtant par s'apercevoir que Mme Corneuil ne lui répondait pas; il en chercha l'explication, et il la trouva.

«Quelle impression vous a faite le marquis de Miraval?» lui demanda-t-il d'une voix anxieuse.

Cette fois elle répondit.

«C'est un homme fort distingué, dit-elle. Il commence admirablement les histoires, mais il les finit mal.... Dois-je être sincère?