Et là-dessus il lut à haute voix les deux lettres, en s'interrompant par intervalles pour donner un libre cours à sa gaieté.

Le premier mouvement de Mme Véretz fut de rire aussi, le second d'écouter avec une religieuse attention, le troisième de prendre des mains d'Horace les lettres qu'il venait de lire et d'en vérifier les passages les plus intéressants. Il est bon de n'en croire que ses yeux.

«Oh! mon pauvre oncle, s'écriait-il, voilà donc son fameux secret! Il a dû refaire dix fois son épître avant de l'envoyer; il craignait que ma mère ne se moquât de lui. Et regardez un peu la peine qu'il se donne pour plaisanter et comme malgré lui le sérieux de sa passion se trahit. Ah! oui, il a «des journées orageuses et des nuits agitées». Je le conçois. Voyez, je vous prie, comme tout s'explique, les incohérences de sa conduite, ses rougeurs, son trouble, ses accès bizarres de sauvagerie, les impolitesses qu'il vous a faites, lui si poli, si esclave des bienséances! Il a juré de ne plus remettre les pieds ici, comme le papillon se jure de ne plus retourner à la flamme de la bougie. Chaque matin il se dit: «Quittons Lausanne, partons.» Et il n'a pas le courage de partir. Et pourtant il ne peut tenir en place, il promène ses amoureux soucis sur le lac. Nous nous demandions ce qu'il allait faire en Savoie. Eh! parbleu! il va à Meillerie, pour y contempler le rocher de Saint-Preux, pour y raconter ses douleurs à cette grande ombre. Puis il se dit de nouveau: Partons! Il ne part pas, et chaque jour il recommence à décrire sa lointaine et monotone orbite autour du chalet, où son coeur est resté.

—Eh oui! c'est bien cela, dit Mme Véretz. Il faut croire que les planètes aiment le soleil et que pourtant il leur fait peur. C'est pour cela qu'elles tournent en cercle autour de lui.

—A vrai dire, répondit-il en reprenant son sérieux, ce n'est pas tout à fait ainsi que les astronomes expliquent la chose.

—Dieu les bénisse!» dit Mme Véretz.

Et, à ces mots, elle coula doucement dans sa poche la lettre du marquis, qu'Horace ne songeait pas à lui redemander.

«En vérité, reprit-il, j'aime et je respecte mon oncle, et je me fais une conscience de me moquer de lui. Mais, là, il m'est impossible de le plaindre. Il s'était chargé d'une vilaine mission, et notez qu'il se flatte encore de gagner la partie; il caresse je ne sais quel vague espoir... Dieu! qu'il me tarde de conter cette histoire à Hortense! Va-t-elle s'en divertir!

—Si vous m'en croyez, mon cher comte, vous ne lui en toucherez pas un mot, un seul mot, répliqua gravement Mme Véretz. Rions entre nous comme deux écoliers, mais vous savez qu'Hortense n'aime pas à rire. C'est une vraie sensitive, et ce qui nous amuse pourrait bien la blesser ou la chagriner.

—Dieu me garde en ce cas!... Toutefois votre défense m'afflige. Elle est si bonne, cette histoire! Convenez qu'on en pourrait faire une jolie comédie. Il faudrait l'intituler Le renard ou le diplomate pris au piège.