— Oh ! parlez. Je suis si lasse de la vie que je mène depuis quelques jours, que je vous promets de faire ce que vous me direz.

— Eh ! parbleu, cette solution possible serait de nous épouser.

Elle eut un frisson ; elle releva lentement la tête, me regarda d’un air de stupeur. — Je donnerais beaucoup, dit-elle tout bas, pour croire que vous me parlez sérieusement.

— Vous doutez toujours de mon sérieux, lui répondis-je en passant doucement mon bras autour de sa taille. Je ne sais pas prendre le ton élégiaque ni des attitudes penchées ; je ne suis pas né saule pleureur. En revanche, je puis me rendre le témoignage que je n’ai jamais trompé personne. Vous me connaissez ; vous savez que je suis un naïf et que je n’ai qu’une parole. Ma conduite a été nette ; j’ai cru trouver du louche dans la vôtre, et j’avais juré de renoncer à vous ; mais depuis le jour où vous avez voulu me noyer au fond d’un lac, que ma raison me le pardonne ! je vous adore. La figure que vous aviez en exécutant ce beau coup me hante, me poursuit, je la revois en rêve. Vous n’avez pas réussi à mourir avec moi ; revenons à notre premier plan, qui était le plus sensé, et vivons ensemble en nous rendant l’un l’autre aussi heureux que nous le pourrons. Je vous ai dit naguère que je n’avais jamais été amoureux que de Velazquez ; je me rétracte, je vous aime autant que lui, quoique d’une autre façon, puisque je n’ai jamais eu la moindre envie de l’épouser. Mes explications manquent peut-être de clarté ; mon idée pourtant me paraît très-claire. Vous serait-il possible, de votre côté, non de m’adorer, — je ne suis pas si exigeant, — mais de m’aimer un peu et de n’aimer personne plus que moi ? Je vous demande pour la dernière fois si vous consentez à devenir ma femme, et je m’engage par la lune qui nous contemple à être un mari très-dévoué, très-complaisant et très-gentil. Sommes-nous d’accord ? Qui ne dit mot consent. Seulement je désire que cette affaire soit réglée dès ce soir ; je n’entends pas vous laisser à vos hésitations, ni rester vingt-quatre heures de plus dans les transes de mes perplexités. Vous allez rentrer au château, où, après vous être consultée, vous m’écrirez une lettre par laquelle vous me répondrez un oui aussi net, aussi précis, aussi tendre que possible. Ne craignez pas d’exagérer un peu vos sentiments, ni d’outrer vos expressions ; je n’abuserai point de vos hyperboles, je ne suis pas un fat. Demain je me présenterai chez M. de Mauserre votre lettre à la main, et je lui dirai carrément ou rondement, comme il vous plaira : — Mlle Holdenis avait promis de ne pas vous quitter, elle ne dispose plus d’elle-même, elle appartient au quidam qui doit l’épouser, et ce quidam, c’est moi ; elle partira tantôt pour Genève, où elle attendra le jour très-prochain de notre mariage.

Je m’interrompis un instant, je prêtai l’oreille ; je crus entendre hennir un cheval. — Si vous n’aimez pas à écrire, repris-je, tout à l’heure quelqu’un passera ici, et nous lui expliquerons de vive voix…

— Oh ! non, s’écria-t-elle, je ne veux pas le voir ni lui parler. Il y a en lui je ne sais quoi qui m’impose et me fait peur. J’aime mieux écrire. Dieu soit avec nous !

A ces mots, elle se leva en sursaut ; puis, s’étant penchée vers moi et de ses deux mains m’ayant fermé hermétiquement les deux yeux, elle m’appliqua sur la bouche un long baiser qui me fit tourner la tête comme une toupie de Nuremberg. Elle me permit de le savourer, ce baiser ; mais elle ne voulait pas que je le visse. Quand elle eut retiré ses mains et que j’eus rouvert les yeux, il me sembla qu’il y avait au ciel deux ou trois lunes, et qu’elles versaient sur tous les arbres du parc une pluie d’argent qui tombait de branche en branche et de feuille en feuille en grésillant.

Cependant elle avait ramassé son sac de maroquin et s’était enfuie d’un pied léger. Je m’élançai à sa poursuite. Au bout de dix pas, je m’arrêtai, posant la main sur mon cœur, qui battait à tout rompre. — Tony, me dis-je, ne faisons pas follement une chose raisonnable.

J’étais mal remis de mon émotion quand je vis se dessiner près de moi, sur le sable de l’allée, l’ombre d’un cheval et d’un cavalier. Une voix me cria : — C’est vous, Tony ? Je suis bien aise de vous rencontrer ; j’avais un mot à vous dire. Ce matin, on s’est permis d’outrager indignement une personne que j’estime et à qui je dois protection, car elle fait partie de ma maison. On a formé le projet, paraît-il, de la chasser d’ici à force de mauvais procédés et de dégoûts. Soyez assez bon pour insinuer à l’inventeur de ce petit complot qu’il joue gros jeu, et qu’il risque de me pousser à des résolutions extrêmes, dont je serais peut-être le premier à me repentir.

Puis, sans attendre ma réplique, il piqua des deux, et l’épaisseur d’une charmille le déroba bientôt à ma vue.