—Excusez-moi, monsieur, dit à son tour le faux Gordon en se découvrant et s'avançant d'un pas vers Raymond, mon rôle m'a été soufflé, mon seul crime est de m'être appliqué à le bien dire. Que voulez-vous? Tantôt vous m'avez reproché d'avoir des idées baroques; il m'est venu celle de vouloir que ma soeur fût une honnête femme. Elle m'a déclaré que le seul moyen était de lui faire épouser l'homme qu'elle aimait. Quand c'eût été le taïcoun du Japon, j'aurais couru le chercher à Yeddo. Je suis ravi de n'être pas allé si loin et d'avoir trouvé, entre le troisième et le quatrième degré de longitude Est, un homme que j'estime beaucoup plus qu'un empereur."

Meg l'interrompit; lui montrant Raymond: "William, dit-elle, quelle sotte figure fait ce pauvre homme! C'est un mauvais joueur, il ne sait pas perdre.

—Et pourtant il joue à qui perd gagne," lui répondit son frère.

Elle tendit la main à son tuteur, il ne la prit pas. Il regardait la terre d'un oeil sombre. L'étrangeté du cas, la surprise, l'effarement, le dépit d'avoir été joué par deux enfants, la honte de sa défaite, les suprêmes angoisses d'un orgueil aux abois, je ne sais quoi encore l'avait à ce point pétrifié, qu'il était hors d'état de faire un mouvement et de prononcer un seul mot.

La colère s'empara de Meg; elle s'écria: "Soit, à merveille! M. Ferray Raymond est un grand homme, et les grands hommes se doivent à eux-mêmes de ne jamais se démentir. Je tiens pour nul l'aveu qui vous est échappé tout à l'heure; il y a eu des témoins, nous les prierons de se taire. Eh! bon Dieu, est-il donc prouvé que je vous aime? Nos deux orgueils ont joué une partie l'un contre l'autre, c'est le mien qui l'a gagnée, nous serons généreuse, je vous garderai le secret. Pensez-vous par hasard me réduire au désespoir? Je serai bien vite consolée. Quel avenir après tout m'auriez-vous fait en m'épousant? Peut-être me serais-je figuré que j'étais tenue de vous rendre heureux. Je ne veux plus m'occuper que de mon propre bonheur. Avant peu, j'épouserai quelque Boisgenêt, et je serai libre comme l'air, mon bon plaisir sera mon dieu, j'aurai dix mille fantaisies, des intrigues, des amants, je ferai du bruit dans le monde, je serai la fille de ma mère, et si quelqu'un s'avise d'y trouver à redire, je lui répondrai: "J'aimais un homme qui n'a pas voulu de moi, et je me suis vengée de la vie, qui m'avait refusé l'aumône que je lui demandais."

Parlant ainsi, elle avait le teint allumé, ses regards pétillaient, ses narines étaient gonflées, et, d'une baguette qu'elle venait d'arracher à un coudrier, elle fouettait l'air avec violence en regrettant qu'il n'eût pas un visage, et que ce visage ne fût pas celui de l'homme qu'elle aimait et qu'elle était sur le point de haïr. Puis, jetant sa baguette à terre: "Pour la dernière fois, monsieur, je vous aime, vous m'aimez, et je vous mets au défi de m'oublier; me voulez-vous? Si vous dites non ou que votre coeur hésite, vous ne me reverrez plus; mais je vous jure par mes cheveux blonds que vous entendrez parler de moi. Notre sort est dans vos mains, décidez!"

L'instant d'après, Raymond s'approchait d'elle et lui disait d'une voix étouffée: "Puisqu'il vous faut absolument une victime, miss Rovel, choisissez-moi; je suis prêt à tout souffrir pour vous et par vous. "

Il lui saisit la main, qu'elle ne lui tendait plus. Il y colla ses lèvres et il sentit que ce baiser était une signature, qu'il venait de souscrire à sa destinée, qu'il ne lui restait plus d'autre alternative que de subir ou d'adorer sa servitude. Elle recouvra aussitôt sa gaîté et lui dit en riant: "Permettez, monsieur, un soir vous m'avez embrassée mieux que cela." Il rougit jusqu'aux oreilles et ouvrait la bouche pour lui demander une explication quand William Rovel, les séparant, leur dit avec son inaltérable gravité: "Tout est fait, et rien n'est fait, car il s'agit non de s'aimer, mais de s'épouser, et M. Raymond Ferray ne peut épouser miss Rovel sans le consentement de lady Rovel, à qui sir John Rovel a donné une procuration en forme. Ce consentement, M. Ferray est trop fier pour le demander,—car vous avez, Meg, un amoureux bien étrange,—et au surplus, s'il le demandait, on ne manquerait pas de le lui refuser. Le point est d'obtenir, monsieur, que lady Rovel vous force à épouser sa fille, et le cas est embarrassant,

—J'en tombe d'accord, lui répondit Raymond, d'autant plus qu'elle viendra nous la réclamer avant peu." Et il lui raconta l'arrivée imprévue de lady Rovel à Genève, ce qui s'était passé entre elle et M. de Boisgenêt.

"Ce n'est pas là ce qui me fâche," repartit William.