—Milady, continua-t-il en élevant la voix, puisque vous me faites l'honneur de me demander mon avis, il est de mon devoir de vous représenter…

—Que le mari qui convient à ma fille, dit-elle en lui coupant vivement la parole, ne peut être qu'un homme sérieux, d'un âge déjà mûr, muni de solides principes. N'est-ce pas ce que vous me disiez tout à l'heure? M. Ferray remplit toutes les conditions requises. Il avait trente ans le jour de sa naissance, ce qui lui en fait aujourd'hui soixante bien sonnés. Il est plus sérieux qu'un verrou, à telles enseignes qu'il n'a pas ri trois fois dans sa vie, et pour ce qui est des principes, il en est hérissé comme un porc-épic qui se met en boule… Eh bien! William, que faites-vous là? Puisque vous le voulez, puisque je le veux, puisque M. Glover le veut aussi, partez pour Genève au triple galop de votre triste monture, et allez dire à M. Ferray, si sa mélancolie lui permet de vous entendre, que son devoir est d'épouser Meg, et qu'au besoin je le lui ordonne.

—Vous plaisantez, madame! Il m'étranglera plutôt, mais il ne m'écoutera pas.

—Vous me faites pitié, répliqua-t-elle en haussant le ton. Apprenez, William, qu'on ne fait rien qui vaille dans ce monde sans un profond mépris pour la volonté des autres. Demandez à M. Glover si, avant de convertir un Mandingue, il s'amuse à s'informer si cela peut lui être agréable.

—Un instant, répondit le missionnaire; il y a des distinctions à faire, milady, et je vous prie de croire…

—Si je vous en crois! dit-elle. Vous êtes un héros, et les grands courages méprisent les petits scrupules. Excusez mon fils; la jeunesse de ce temps a une incroyable petitesse d'esprit. Enfin, William, cette affaire vous regarde, et nous verrons de quoi vous êtes capable. Je vous enverrai dans quelques jours toutes les pièces nécessaires et dès demain j'écrirai à votre soeur pour lui signifier mes volontés. Chargez-vous de M. Ferray, entreprenez-le hardiment, menez-le tambour battant, tenez-lui l'épée dans les reins et le pistolet sur la gorge. Il n'est pas si terrible que vous croyez. Grattez, grattez, et sous le badigeon vous trouverez bientôt le caoutchouc. Je ne sais pas si nous nous reverrons, William. Bonsoir, le serein tombe, et je crains que M. Glover ne s'enrhume.

—Un mot encore, un seul mot, lui dit son fils. Si, contre toute attente, je réussis dans ma périlleuse mission, j'entends n'être pas désavoué, car ma position serait ridicule.

—Quel désaveu pouvez-vous craindre? lui répliqua-t-elle avec hauteur. M. Glover est votre garant; je voudrais bien voir que quelqu'un se permît de revenir sur une décision de M. Glover, que quelqu'un eût l'audace de défaire un mariage que M. Glover a fait!"

William la salua respectueusement; il se disposait à partir, elle le rappela et lui dit à l'oreille: "Si M. Ferray vous entretient de sa grande dame, répondez-lui que sûrement elle a voulu se moquer de lui, et qu'elle le lui prouve bien en ce jour. Ajoutez que tel pêcheur qui parlait de se noyer parce qu'il avait manqué une truite a fini par souper gaîment d'une tanche, en se réservant, bien-entendu, le droit de rêver à sa truite."

Elle le congédia de nouveau; comme il s'éloignait: "A propos, William, lui cria-t-elle, vous trottez mal, vous n'avez pas la main fixe, et il en résulte des à-coup qui vous donnent mauvaise grâce. Prenez-y garde, cela pourrait compromettre l'avenir d'un assez joli garçon." Puis elle commanda à son cocher de faire volte-face et de la remmener à Evian, et, dans sa tendre sollicitude pour la santé de M. Glover, elle obligea le missionnaire, en dépit de ses vives résistances, à se défendre contre le serein en acceptant la moitié de son châle.