C'est ainsi qu'au milieu d'une grande route, pendant que se répandaient dans la campagne les premières fumées de la nuit et que les premières étoiles s'allumaient au ciel, à la suite d'une conférence d'un quart d'heure entre une calèche découverte et un cheval rongé d'éparvins, fut décidé, arrêté, conclu par les conseils d'un missionnaire à qui on n'avait pas permis d'achever une seule de ses phrases, le mariage de Raymond Ferray et de miss Meg Rovel. Ravi d'avoir si bien conduit sa négociation et enlevé le succès, William Rovel se dirigea sur Genève à franc étrier, faisant de son mieux pour rattraper l'avance qu'avait sur lui le berlingot qui emportait Meg et son tuteur. Lady Rovel n'était pas moins heureuse que son fils. Dans sa félicité entraient à doses égales l'agréable perspective d'être à jamais délivrée du souci et de la rivalité de sa fille, la satisfaction d'avoir pour gendre un homme qui en tenait pour elle, l'assurance que l'insolent qui avait méprisé ses faveurs se chargeait de la venger par ses remords, la joie douce qu'une journée bien remplie laisse après elle, un coeur renaissant à l'espoir, un avenir reconquis, la beauté d'une étoile pour laquelle elle professait un respect superstitieux et dont le vif éclat lui paraissait un heureux présage, enfin les yeux bruns d'un missionnaire et la vision confuse d'un roi nègre, couvert de gris-gris, qui dans ce moment même, assailli d'un soudain pressentiment, rêvait peut-être de la plus belle des blanches. M. Glover était moins content. Sa candeur s'étonnait qu'on le tînt pour l'auteur d'un mariage qu'il avait formellement désapprouvé, et le caractère de lady Rovel commençait à l'alarmer. Il appréhendait que sa conversion ne fût une oeuvre de plus longue haleine que celle de vingt mille Mandingues, et il interrogeait sa conscience pour savoir s'il avait bien ou mal fait d'accepter la moitié de son châle.
Pendant ce temps, Meg avait un long entretien avec son tuteur. Il lui faisait part de ses inquiétudes, il l'exhortait à prendre quelques semaines au moins pour réfléchir, pour examiner ses sentiments, pour s'assurer que son coeur n'était pas la dupe de son imagination; il lui représentait l'incompatibilité de leur âge, de leur humeur, et surtout il lui reprochait son rare talent de comédienne. Elle lui ferma la bouche en lui disant: "Mettons les choses au pis, supposons que mes défauts vous fassent beaucoup souffrir. C'est un adage de ma mère, qui n'a jamais passé pour une sotte, que l'homme qui ne veut pas souffrir doit renoncer à vivre, et que celui qui renonce à vivre est un lâche."
Comme ils arrivaient près d'une auberge sise au haut d'une côte, ils se croisèrent avec une carriole, dans laquelle était cahotée une petite femme fluette. Lasse d'attendre, dévorée d'anxiété, Mlle Ferray s'était décidée à se mettre en route pour Thonon. Elle s'en allait cahin-caha, causant avec l'ombre, avec le vent, avec la terre, avec le ciel, avec je ne sais quoi d'invisible qui lui paraissait plus certain que tout ce qui se voit. Gros de pensées qui portaient plus loin que ses regards, ses petits yeux fouillaient avec acharnement dans les profondeurs de la nuit, comme pour leur arracher leur secret. Meg la reconnut à la clarté flambante que projetait une forge, et lui cria: "Mon rêve s'est accompli, mademoiselle; j'ai découvert aujourd'hui un sage assez fou pour m'épouser."
Mlle Ferray se laissa couler tout interdite hors de sa voiture, et, son frère l'ayant appelée, elle se précipita vers lui. Elle fut devancée par un cavalier, lequel arrivait au galop, et, se présentant à la portière, dit gravement à Raymond: "Monsieur, ou vous épouserez ma soeur, ou je vous brûlerai la cervelle: tel est l'ordre exprès de ma terrible mère."
Raymond le regarda d'un air stupéfait; puis, saisi d'une joie étrange, qui avait l'accent de la colère, il s'écria: "Soit, le sort en est jeté, le chien du jardinier mangera; mais malheur à l'imprudent qui s'aviserait de rôder à l'entour de son panier!"
Par l'effet d'une illumination soudaine, Mlle Ferray comprit que tout s'était expliqué, que tout s'était arrangé. Avant de s'enquérir davantage et sans trop savoir ce qu'elle faisait, faute de mieux, elle embrassa de confiance la grande botte de William Rovel, qui, se dressant sur ses étriers, criait à tue-tête aux gens de l'auberge: "Qu'on m'apporte une bouteille de Champagne! je veux fêter la nouvelle victoire que la perfide Albion vient de remporter sur la France."
Quelques semaines plus tard, lady Rovel assistait au mariage de sa fille dans la toilette sévère d'une personne revenue du monde et vouée aux austérités. Elle partit le lendemain pour l'Afrique avec M. Glover, de plus en plus embarrassé de sa néophyte, mais qui s'obstinait par charité à ne point désespérer de son amendement.
Raymond s'est réconcilié avec Paris, le monde et l'histoire de Mahomet. S'il faut tout dire, on prétend qu'il n'est point heureux, qu'il est tourmenté par la jalousie, et qu'il a sujet de l'être. Je n'en crois rien, et voici pourquoi. La dernière fois qu'il est revenu à l'Ermitage, il s'est rendu dans la maison qu'avait habitée lady Rovel pour y marchander une armoire en vieux chêne. Comme on faisait difficulté de la lui céder et qu'on lui demandait la raison de son caprice et quel prix il pouvait attacher à un vieux meuble qui n'est pas une oeuvre d'art, il répondit: "C'est que j'y ai trouvé le bonheur, et c'est la seule fois qu'on l'ait trouvé dans une armoire."
On lisait dernièrement dans les journaux anglais qu'une femme célèbre par sa beauté et ses aventures était arrivée en compagnie d'un missionnaire à Kakonc, capitale du royaume de Saloum, qu'elle avait entrepris de convertir le souverain au christianisme et ne l'avait converti qu'à sa beauté et à la monogamie, qu'elle avait eu à ce sujet des paroles violentes avec le missionnaire, que, l'ayant fait bannir par lettre de cachet, elle trônait dans le sérail dépeuplé, et que vénérée par tout le pays à l'égal d'un fétiche, ce qui est le nec plus ultra du respect, elle prenait un vif plaisir à gouverner à la baguette quatre cent mille têtes crépues. Cela prouve qu'il est plusieurs manières d'être heureux; mais le plus précaire de tous les bonheurs est celui qui dépend des lubies d'un roi mandingue.