Les courtisans voulaient bien, sans doute, frayer jusqu’à un certain point avec les beaux esprits en titre, mais dans les limites fixées par la mode et leur vanité personnelle. Ils daignaient les admettre à leurs parties fines chez Crenet ou la Coiffier, mais comme des amuseurs chargés d’égayer la débauche, et non en qualité de compagnons et d’égaux. A défaut d’un sens moral suffisant, il n’eût fallu d’ailleurs aux écrivains qu’un peu de réflexion pour comprendre à quel point ces associations dans l’orgie étaient avilissantes et dangereuses pour eux : c’était le plus sûr moyen de se dépouiller eux-mêmes du peu de respect qu’on eût pu conserver encore à leur égard.

Que restait-il donc pour retenir et enchaîner, au besoin, le courroux de MM. les gentilshommes ? La considération littéraire ? Mais, à supposer même que les œuvres légères de ces poëtes d’alcôve et de cabaret fussent dignes d’inspirer un pareil sentiment, la considération littéraire n’a guère de puissance, si elle n’est soutenue par la considération morale. Et puis ces hauts et puissants seigneurs se souciaient bien de la littérature ! Non-seulement la plupart ne cachaient pas leur ignorance, mais ils s’en targuaient comme d’une qualité de race, qui sentait son homme du monde et son parfait courtisan. M. de Montbazon, qui, selon Bautru[2], n’avait « rien à mespris comme un homme sçavant », n’était nullement une exception dans la première moitié du siècle. Plus tard, le commandeur de Jars s’indignait de voir ses confrères dégénérer de leurs ancêtres, en se pliant à l’étude : « Du latin ! s’écriait-il avec une indignation burlesque. De mon temps, d’homme d’honneur, le latin eût déshonoré un gentilhomme[3]. » Ces messieurs n’en prétendaient pas moins juger les œuvres d’esprit ; parfois même ils s’essayaient, tout en s’excusant de déroger ainsi, à composer de petits vers galants, mais des vers qui eussent l’air de cour, et Guéret nous apprend[4] que cette manie s’était étendue jusqu’aux gens de lettres, dont la plus grande préoccupation était de faire croire qu’ils écrivaient par pur délassement, sans vouloir, à aucun prix, passer pour auteurs de profession.

[2] L’Onosandre ou le Grossier, satire.

[3] Saint-Évremont, Lettre à M. D***.

[4] Parnasse réformé, p. 65.

Voyez Mascarille, dans les Précieuses ridicules[5] : « Je travaille à mettre en madrigaux toute l’histoire romaine. Cela est au-dessous de ma condition, mais je le fais seulement pour donner à gagner aux libraires qui me persécutent. » Et remarquez que les gentilshommes dont Molière a voulu présenter la satire dans ce plaisant personnage étaient justement les plus lettrés, les hôtes habituels de la petite chambre bleue et les courtisans des précieuses. Écoutez maintenant le marquis de Villennes, dans la préface de sa traduction des Amours d’Ovide, en 1668, c’est-à-dire au cœur du grand siècle : « On s’étonnera peut-être qu’un homme de ma naissance et de ma profession se soit donné le loisir de s’attacher à cet ouvrage. » Mascarille n’avait pas mieux dit, et M. de Scudéry lui-même eût été satisfait.

[5] Sc. 10.

On peut comprendre maintenant ce passage du Roman comique[6], que nous avons réservé comme la conclusion naturelle des observations précédentes : « Il étoit bel esprit, dit Scarron en parlant d’un hobereau campagnard, par la raison que tout le monde presque se pique d’être sensible aux divertissements de l’esprit, tant ceux qui les connoissent que les ignorants présomptueux ou brutaux qui jugent témérairement des vers et de la prose, encore qu’ils croient qu’il y a du déshonneur à bien écrire, et qu’ils reprocheroient, en cas de besoin, à un homme qu’il fait des livres, comme ils lui reprocheroient qu’il fait de la fausse monnoie. »

[6] II, ch. VIII.

II