Mais, par un reste d'habitude, on a mis, devant presque tous ces endroits, des barrières en fil de fer, qui font vilain effet dans le paysage, et qui barrent désagréablement le chemin au promeneur toutes les fois qu'il a envie d'aller s'étendre à l'ombre. On voyage autour du bois plutôt qu'on n'y entre. C'est comme dans les expositions, où le public défile devant la pièce capitale, au cri sans cesse répété du gardien: «Circulez, messieurs, circulez!» L'administration a-t-elle peur qu'on ne lui use son herbe,—ou qu'on ne la mange?
J'allais oublier de dire que le bois de Vincennes a été diminué d'une bonne moitié par les empiétements successifs du génie militaire et du chemin de fer. On l'a refoulé par degrés pour bâtir, sur l'emplacement des vieux arbres séculaires, un polygone, une salle d'artifice, un corps de garde, une école de pyrotechnie, un fort et deux redoutes liées par une enceinte bastionnée, avec pont-levis, caserne voûtée à l'épreuve de la bombe et deux magasins à poudre. Si l'artillerie vient en aide aux architectes contre la nature, c'est trop, on en conviendra. Cela fait, on a coupé la partie comprise entre le château et le champ de manœuvre de Saint-Maur. Puis le chemin de fer est venu creuser ses tranchées et poser ses rails en pleine forêt. De quart d'heure en quart d'heure, le sifflet de la locomotive crie en passant aux promeneurs effarés: «Laissez passer l'expropriation pour cause d'utilité publique.»
J'ai gardé le parc de Monceaux pour la fin. Ici, je n'ai plus envie de rire, je vous jure. On en a fait une promenade publique, et on a bien fait, mais après l'avoir dépouillé, mutilé, après avoir abaissé au niveau d'un square vulgaire ce qui était le plus adorable jardin de France, l'idéal de la nature arrangée. Il y a des gens,—je les ai entendus, et ils paraissaient de bonne foi,—qui osent parler des embellissements du parc de Monceaux, et s'extasient sur les prodiges qu'y a opérés la baguette féerique de l'édilité parisienne. Ce serait à faire frémir le bon sens révolté, si l'on ne savait que les trois quarts de ces audacieux panégyristes n'avaient jamais vu l'ancien parc,—ce sont les seuls à qui l'on puisse pardonner,—et que le dernier quart se compose de personnages qui ont des motifs tout particuliers à leur admiration, de ces motifs qu'il est prudent de ne pas discuter. En dehors de ces deux catégories, nul homme doué de sentiment et de raison n'a le droit d'énoncer sérieusement une pareille ineptie.
Il faut le dire à haute et intelligible voix: le nouveau parc de Monceaux est le plus désastreux, le plus navrant échantillon du système suivi dans les restaurations des jardins publics. C'est encore M. Alphand qui a été ici l'exécuteur des hautes œuvres de la ville de Paris. Le bilan des améliorations est facile à dresser: un boulevard qui le coupe en deux, des routes carrossables,—pourquoi pas des chemins de fer?—qui le traversent de part en part; une grotte ridicule avec des stalactites et des stalagmites qui ressemblent à des joujoux en terre cuite, et qui sont gardés par un surveillant à demeure et par des écriteaux, de peur qu'on ne les casse; les ruisseaux restaurés, les cascades remises à neuf, un pont blanchi, les grands ombrages détruits, le silence et le mystère, qu'on y respirait partout autrefois, chassés pour toujours; un vernis banal de replâtrage et de rebadigeon jeté sur les ruines du vieux parc, et puis une grille encore,—voilà ce chef-d'œuvre en abrégé.
Il est bien entendu qu'on a profité de l'occasion pour le rogner en tous sens. On lui a pris de quoi faire je ne sais combien de grandes routes et bâtir je ne sais combien de maisons de plaisance. Oui, on a dépecé une partie du parc de Monceaux pour la vendre en lots aux amateurs, et l'on a choisi celle qui renfermait un délicieux parterre de fleurs et l'une des plus belles ruines du jardin. Sur la lisière du square actuel, non loin de la Naumachie, à travers ce qui reste d'arbres et d'ombrages, on voit se dresser un écriteau, et sur cet écriteau l'œil stupéfait lit ces mots Terrains à vendre!
Terrains à vendre! Ô les ingénieurs des ponts et chaussées! ô les barbares!
Ceux qui connaissaient l'ancien parc remportent du nouveau l'impression que leur ferait la vue du cadavre d'une personne aimée. Ils cherchent les points de vue pittoresques, les perspectives soudaines, les allées ombreuses, et ne les trouvent plus. Ce qu'on a respecté même semble avoir perdu son charme et son mystère. On a éclairci et régularisé partout. De tous les points, on aperçoit des boulevards, des grilles, du bitume, du macadam et des fiacres. L'ensemble est devenu monotone et glacial, comme tout ce que touche l'administration des travaux de Paris. Vous qui trouvez que cela est bien beau encore, vous avez raison peut-être; mais cela était divin autrefois! J'en appelle avec certitude à tous ceux qui ont gardé l'ineffaçable souvenir de l'ancien jardin, c'est-à-dire à tous ceux qui l'ont vu.
C'est là ce que le Constitutionnel, dans cet admirable article dont j'ai déjà parlé, appelle l'une des plus belles créations de M. Alphand: jugez de ce que doivent être les autres! Dumolard faisait des créations dans ce genre. Il dit encore, le Constitutionnel, qu'on a rajeuni entièrement le parc de Monceaux.—Oui, comme ces barbiers qui vous rajeunissent en vous coupant un bout d'oreille et un tronçon de nez, et en vous balafrant tout le reste. Pour Dieu, qu'on se borne à rajeunir nos lois, et qu'on ne rajeunisse plus nos jardins! Mais ce qu'on ne rajeunira pas, c'est le style et l'esprit du Constitutionnel.