Nous y voici donc enfin, à ce bois de Boulogne, l'une des merveilles de Paris nouveau! Parlons-en tout à notre aise. Mais, avant d'y entrer, arrêtons-nous en route, s'il vous plaît, dans cette petite cabane de fort piètre apparence, qui ne renferme pourtant rien moins qu'un paradis, d'après l'enseigne et les affiches apposées à la porte. Paradis artificiel, il est vrai, mais d'autant plus précieux, dans ce siècle d'industrie et de progrès! Ce jardin, fabriqué en entier par la main de l'homme[7], où tout est faux, depuis les feuilles des giroflées, des lilas et des géraniums, jusqu'aux boutons de rose et aux ceps de vigne; depuis les gouttes de rosée étincelant sur le gazon, jusqu'aux insectes buvant dans les corolles entr'ouvertes; depuis les lianes flexibles et grimpantes qui s'enroulent au plafond, jusqu'à la terre qui garnit les plates-bandes,—cet ingénieux jardin, travaillé bien mieux que nature, et où, pour comble de perfectionnement, on a supprimé le parfum des fleurs, qui ne sert qu'à donner des migraines, est tout bonnement un symbole, un mythe, et bien autre chose encore,—symbole du lieu et symbole du temps, où l'art remplace au besoin la nature et la supprimerait volontiers comme inutile et encombrante. Il donne à l'édilité une leçon utile, dont elle profitera, nous l'espérons: il lui enseigne discrètement l'art de créer à l'avenir, sur le premier point venu de l'asphalte, des squares et des parcs où l'on n'aura qu'à passer le plumeau chaque matin comme sur une étagère, et qui feront par leur propreté et le bon ordre de leur végétation l'admiration des amis d'une nature correcte, élégante et disciplinée, en harmonie avec les splendeurs égalitaires du nouveau Paris. En même temps, il est placé sur la route du bois de Boulogne, comme un avertissement et une préparation. C'est le prologue du poëme, le portique du temple.

Vous souvient-il du bois de Boulogne d'avant 1852? Une vraie forêt, un peu rachitique et malingre, sans doute, mais avec des arbres qui poussaient à tort et à travers, des sentiers qui allaient en zigzags, de la mousse, de grandes herbes qui vous gênaient les pieds, des mares, des fourrés sans queue ni tête,—un trou enfin! La nature s'y permettait çà et là, bien rarement pourtant, des caprices sauvages; la végétation s'en donnait à cœur joie. C'était intolérable. À la porte de Paris, du côté le plus aristocratique de la ville, jugez donc! Heureusement, on a mis fin à ce scandaleux désordre. Les ingénieurs ont passé là! Aujourd'hui le bois de Boulogne, convenablement décimé, est, en attendant mieux, le triomphe de la nature élégante, et, comme s'exprime le propriétaire du Paradis artificiel dans ses affiches, «un nouveau fleuron ajouté au laurier de l'industrie française.» On ne s'attendait guère à voir l'industrie en cette affaire.

Un architecte-paysagiste, M. Varé, et un ingénieur des ponts et chaussées, M. Alphand, ont donné leurs soins au plan du nouveau bois. Un architecte et un ingénieur, ô nature! Jamais forêt ne fut à pareille fête. L'architecte a arrangé les choses en paysage historique, à la manière de feu Bidault, avec des fabriques dans le fond, des moulins d'opéra comique, des pigeonniers crénelés et des cascades à grand spectacle; l'ingénieur a jeté là-dessus le charme prestigieux des avenues larges de cent mètres, des allées bordées de trottoirs et des cantonniers en costume administratif[8]. Grâce à leurs efforts combinés, le bois de Boulogne a été embelli absolument de la même manière et avec le même succès que la ville de Paris, dont il est la digne succursale champêtre. On en a fait un pendant à la rue de Rivoli.

Sauf la terre et les arbres, tout est factice dans le nouveau bois de Boulogne: encore a-t-on pris soin, pour remédier autant que possible à cette fâcheuse exception, de peigner et d'émonder les arbres, de ratisser, d'égaliser le sol et de l'encaisser de bitume. Le reste a été fait de main d'homme: les lacs, les îles, la butte Mortemart, construite par l'accumulation des terres extraites du lit de la rivière, et couronnée d'un vieux cèdre qu'on a transporté au sommet, les sentiers, les rochers, les cascades et surtout la grande chute d'eau, avec sa grotte et ses stalactites,—tout jusqu'aux poissons des lacs, couvés par M. Coste et éclos par les procédés de la pisciculture. Il n'y manque que le canard mécanique de Vaucanson. C'est un prodigieux travail à mettre sous verre, ou à exposer sur un guéridon avec la classique étiquette: «Le public est prié de ne pas toucher.»

Rendons, du reste, cet hommage à l'artiste qu'il y a souvent très-bien imité la nature. C'est presque ressemblant, en particulier la grande cascade, qui a absorbé à elle seule deux cents mètres cubes de blocs de grès pris dans les carrières de Fontainebleau. Les guides vous expliquent cela au mètre et à la toise, comme pour les marmites des Invalides. On y rencontre des notaires posés en points d'exclamation, et des photographes qui prennent des vues. C'est de la vraie eau qui coule dans les lacs, à telles enseignes qu'elle y est charriée par la pompe à feu de Chaillot. Tout cela, en outre, est agrémenté de bateaux peints, de ponts coquets, de chalets, de kiosques, de cafés-restaurants, et autres objets que la nature ne produit pas. Au nord et au sud, on a mis des grilles!

En de certains endroits, par exemple du côté de la porte Maillot, M. l'architecte et M. l'ingénieur des ponts et chaussées ont laissé des coins de nature toute nue, qui semblent honteux et dépaysés dans un ensemble de si noble mine. Les esprits incultes peuvent encore, de loin en loin,—à la mare d'Auteuil, où il reste un saule pleureur, et au rond des Chênes, où il y a des arbres âgés de trois siècles,—trouver des réduits à demi sauvages, que les habitués de Longchamp regardent avec dédain, ou plutôt qu'ils n'ont jamais vus. Est-ce oubli de la part de l'architecte, est-ce amour de l'antithèse, est-ce condescendance pour les goûts vulgaires des archéologues de la nature, ou désir de faire mieux valoir par le contraste la toilette du nouveau bois?

Mais je n'ai garde de médire des travaux qui ont transformé—et rogné—le bois de Boulogne! Jamais œuvre ne fut mieux appropriée à sa destination. On l'a fabriqué tel qu'il le fallait pour les goûts et les besoins de ses habitués. La ville de Paris a interrogé le bois, avec une variante au proverbe: «Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai ce que tu dois être.» La mare aux Biches et le parc aux Daims sont faits à souhait pour les rêveries de ces messieurs et de ces dames; la route du lac contient tout ce qu'il faut de nature pour les chevaux de notre jeunesse dorée, et les crinolines à la mode trouvent un théâtre digne d'elles dans le rond des Cascades. Longchamp, le Turf, le Pré Catelan, le parc de la Société d'acclimatation, l'Hippodrome, complètent les délices de ce jardin d'Armide, rendez-vous favori du jockey-club des deux sexes. On peut prévoir le moment où, grâce à cette mystérieuse loi de déplacement qui entraîne toutes les villes en les faisant glisser, comme des fleuves, d'orient en occident, c'est-à-dire dans un sens contradictoire au mouvement de rotation de la terre, le bois de Boulogne se trouvera en plein dans l'enceinte de Paris, et peut-être en deviendra le centre. Alors on le découpera en tranches, qu'on vendra fort cher, comme le parc des Princes, le domaine du Raincy ou le hameau de Saint-Cloud; et des hôtels se dresseront à tous les points pittoresques, pour exploiter la vue des lacs et de la grande cascade, comme ceux qu'on trouve au bord du Léman ou devant la chute du Rhin.

Le bois de Boulogne a son pendant à l'autre extrémité de Paris, dans le bois de Vincennes. À eux deux ils font, à l'orient et à l'occident de la grande ville, une ceinture d'arbres et de verdure, qui se complétera bientôt, au nord par les jardins suspendus de la butte Montmartre et les vastes promenades de la butte Chaumont, au midi par le grand parc de la Glacière. Vincennes est le Bois de l'est de Paris, l'Eldorado populaire des élégants du faubourg Antoine. Les artilleurs y abondent, promenant à leurs bras conquérants, parmi les bourgeois couchés sur l'herbe, les grisettes endimanchées du bal d'Idalie, qui valent bien les lorettes à toutes voiles de Mabille et du Château des Fleurs. Le boulevard du Prince-Eugène abrège le chemin d'un kilomètre, pour les habitants des quartiers du Temple et de Saint-Martin.

Ce dernier bois n'a pas échappé lui-même aux transformations et aux améliorations. On a voulu que les travailleurs eussent une promenade comparable en splendeur à celle des opulents et des oisifs; mais hâtons-nous de dire que, grâce à Dieu, on n'y a pas tout à fait réussi, et que les embellissements du bois de Vincennes ne l'ont pas enlaidi autant que ceux du bois de Boulogne.

Le lecteur me dispensera aisément de décrire les lacs, les rivières, les percées, les buttes factices, les villas jetées sur les flancs de la forêt, et tous les agréments ménagés dans le paysage. Ce qui me touche beaucoup plus que tout cela, c'est que, probablement à cause de sa destination plébéienne, on a bien voulu y laisser de l'herbe et de la mousse, et permettre aux arbres de pousser comme ils l'entendent. Vous savez, le peuple n'a pas les goûts raffinés du dandy: on a fait des concessions à ces natures simples. Le bois de Vincennes actuel, malgré sa physionomie un peu maigre et quelquefois étriquée, est dans son ensemble un fort joli morceau, qui a même des endroits tout à fait appétissants.