Comment leur en vouloir? Le passé les instruit et les met en garde contre l'avenir. On a déjà pris sur leur jardin l'espace nécessaire pour élargir la rue de l'Est, en leur donnant une grille neuve pour toute compensation. L'administration actuelle aime beaucoup les grilles neuves: peut-être en abuse-t-elle un peu. En outre, la voie complétement inutile, qui relie la rue de Vaugirard, à partir du derrière de l'Odéon, à la rue Soufflot, a coupé un grand tiers de l'admirable grotte de Médicis et de la terrasse gauche du parterre. On se souvient de l'émotion produite par l'annonce de ce projet, qu'on avait lieu de croire définitivement enterré, après son rejet par la commission municipale de 1849. Une pétition, signée par de nombreux habitants du quartier, vint porter au Sénat des doléances et des protestations qu'il accueillit avec empressement, mais qui eurent le sort de toutes les doléances de ce monde. Le Sénat lui-même ne les sauva pas de leur inévitable destin en les reprenant pour son propre compte. On put croire un moment que l'art, le bon sens et le bon droit, souvent suspects comme révolutionnaires, triompheraient sous l'égide de cette auguste assemblée, qu'on eût difficilement soupçonnée d'un esprit d'indépendance malséante et de tendance à la rébellion. Vain espoir! M. Haussmann, seul contre tous, semblable au Neptune de Virgile, tint tête à l'orage, et fit rentrer dans le silence les flots irrités du Sénat. Ce fut un beau spectacle, et plein d'enseignements. Le grand corps conservateur de l'empire français ne put même conserver son jardin: ce n'était pas encourageant pour un début dans la carrière de l'opposition. Espérons, en dépit de ce pronostic fâcheux, qu'il sera plus heureux pour la Constitution.
Et nunc erudimini, journalistes naïfs qui faites de l'opposition aux embellissements de Paris!
Il y a au monde un homme infaillible, et ce n'est pas le pape, ni le grand lama. Il y a en France un homme tout-puissant, et ce n'est pas l'empereur,—un homme du moins dont l'omnipotence dépasse celle même du chef de l'État, puisque celui-ci se croit tenu de rendre quelquefois compte de sa politique, et qu'il est contrôlé par un conseil législatif qu'il n'a pas élu lui-même. Cette omnipotence de M. le préfet est absolue, sans restriction, sans limites dans le cadre où elle s'exerce; elle a droit de vie et de mort sur la ville: Paris, c'est lui. M. Haussmann, avec son conseil de famille, marque l'idéal et l'apogée de la centralisation. Il l'avait prouvé déjà par tous ses actes, et il a pris soin de le déclarer tout récemment encore, dans un accès de condescendance superflue. Il marche dans sa toute-puissance, sans rien voir, sans rien entendre, les yeux fixés sur la postérité! Avec une sérénité hautaine et dédaigneuse, il dicte ses lois sans appel, comme un vainqueur à une ville prise d'assaut. Que le Sénat et les expropriés en prennent leur parti. Il ne reste plus, suivant la remarque de M. Guéroult, qu'à prier l'Esprit-Saint de répandre ses grâces sur l'esprit de M. Haussmann, d'illuminer sa volonté et d'inspirer ses décrets.
Depuis la mémorable séance du Sénat dont nous venons de parler, M. le préfet de la Seine a dû se répéter plus d'une fois, avec un légitime orgueil, le mot de la Médée de Corneille:
Contre tant d'ennemis que vous reste-t-il?—Moi.
Moi, dis-je, et c'est assez.
Hélas! oui, c'est assez; c'est même beaucoup trop.
Donc, après quelque délai accordé aux convenances,—car on est homme du monde, et le Sénat, après tout, malgré le déplorable exemple qu'il avait donné aux vieux partis, méritait certains égards,—on vit les ouvriers revenir à l'œuvre interrompue. Les tranchées s'ouvrirent: d'ignobles barricades en planches se dressèrent au travers du noble jardin envahi par des hordes de maçons; on abattit les grands platanes et les marronniers centenaires, sous les yeux des badauds consternés, mais curieux,—sous les yeux du Sénat, si mal récompensé de cette initiative, qui n'était encore de sa part qu'un acte d'obéissance à une invitation souveraine. On démonta la fontaine, on numérota les pierres, comme font les commis soigneux pour les volets d'un magasin, et on transporta proprement le tout, sans rien casser, à une vingtaine de mètres en avant. Aujourd'hui, les monuments et les arbres sont des colis; on les ficelle, on les empaquette et on les fait voyager, quelquefois tout d'un bloc, comme la fontaine du Palmier, sur la place du Châtelet. Il ne faut point médire du progrès: qui sait si, quelque jour, on ne transportera pas ainsi Saint-Eustache ou Saint-Séverin, sous prétexte qu'ils contrarient l'alignement? Cela vaudra encore mieux que de les démolir.
Ainsi raccourcie, la magnifique allée de platanes de la Grotte de Médicis a perdu toute sa poésie, en perdant sa plantureuse pelouse, remplacée par un vulgaire bassin; la longue perspective de ces sombres ombrages qui semblaient verser le frigus opacum chanté par Virgile, et le mystérieux lointain de sa fontaine, gâtée par l'adjonction d'un groupe blanchâtre qui choque comme une dissonance.
Joignez à ces pertes du jardin du Luxembourg celles qu'il avait déjà subies, sous le règne de Louis-Philippe, par l'agrandissement du palais à ses dépens, et vous aurez son bilan définitif,—définitif jusqu'à ce jour du moins. Il est temps de le clore, en vérité. Mais des bruits sinistres circulent depuis quelque temps au sujet de la Pépinière, ce délicieux réduit où le promeneur peut se croire à deux cents lieues de Paris, et respirer à pleins poumons, loin des becs de gaz et du roulement des fiacres, le parfum vivifiant des vignes et des rosiers en fleurs. En fait d'embellissements, tout est possible aujourd'hui, je le sais bien, surtout ce qui n'est pas probable; néanmoins je me refuse absolument à croire à celui-là, tant que je ne l'aurai pas vu de mes propres yeux. Je me refuse à croire, jusqu'à ce que le doute ne soit plus permis, qu'on puisse vendre le jardin Botanique à des entrepreneurs de bâtisses, et qu'on ait le courage de faire élever la nouvelle École polytechnique au beau milieu de la Pépinière. Le jardin des Tuileries a été un peu plus respecté. On s'est contenté d'abord de lui prendre çà et là quelques lopins de terre pour y construire un jeu de paume, et d'y tailler un jardin pour le château. Ce jardin, isolé par un fossé de deux mètres, a enlevé au public deux bassins sur trois. Je ne m'en plains pas, Dieu m'en garde! La nation et le souverain, c'est tout un. Mais le Parisien, qui a la mémoire tenace, n'a pu s'empêcher de se ressouvenir que, sous Charles X et Louis-Philippe, les Tuileries du prince avaient mieux respecté les Tuileries du bourgeois. Puis on a abattu le quinconce et les bosquets sur la terrasse du bord de l'eau, afin d'y élever une orangerie qui fait pendant au jeu de paume bâti du côté de la rue de Rivoli. L'orangerie se trouvait auparavant sous la galerie du Louvre; il paraît qu'on en a eu besoin pour une écurie. La terrasse a été ainsi dépouillée de son plus bel ornement; mais, pour diminuer les regrets du public, on l'a fermée à la circulation.
Les Champs-Élysées, en retour des coquets massifs de fleurs et des jolis petits parcs anglais dont on les a enrichis, n'ont guère perdu que le carré Marigny: c'est peu de chose. Il fallait bien que les saltimbanques supportassent leur part des embellissements de Paris: tous les citoyens sont égaux devant la loi! Mais je vous assure qu'on ne tardera pas à bâtir de belles maisons de chaque côté de l'allée centrale, comme il y en a plus haut, tout le long de l'avenue. Il est positif que tant de terrain perdu fait mal à voir. L'administration a là plusieurs millions sous la main, et chacun sait qu'elle n'aime point à laisser perdre les millions. Seulement, ce jour-là, elle nous donnera un beau square autour de l'Arc de Triomphe. Et d'ailleurs, ne nous a-t-elle pas déjà donné d'avance le bois de Boulogne, comme fiche de consolation?