Avez-vous souvenir de ce qu'était l'ancien canal Saint-Martin, surtout dans la partie qui a fait l'objet des nouveaux travaux? Celle qui reste intacte vous en donnera au besoin une idée, quoique bien insuffisante. Avec ses ponts tournants, ses écluses, ses bords escarpés, ses berges encombrées, le jour il était d'un aspect hideux, la nuit d'un aspect sinistre. D'un accès toujours difficile et souvent périlleux, le vieux canal aux eaux croupissantes avait, comme la forêt de Bondy, sa légende pitoyable, grossie à plaisir par la terreur quasi superstitieuse des citadins. C'était un des plus infatigables pourvoyeurs de la Morgue. La police elle-même n'a jamais su au juste le nombre des piétons avinés qui ont trébuché, au milieu d'une chanson bachique, dans ce ténébreux cours d'eau. Des bandes d'oiseaux de proie y guettaient à l'affût, cachés parmi les complaisantes épaves de la rive, le passant désarmé et sans défiance. La physionomie du lieu semblait inviter au suicide ou à l'assassinat. Chaque soir, les ombres des victimes du canal Saint-Martin revenaient errer sur le boulevard du Crime, et pousser leurs gémissements lugubres dans les pièces de M. Dennery. La transformation opérée a relégué toutes ces lamentables histoires dans le domaine des mélodrames de l'Ambigu. Mais il est vrai de dire néanmoins qu'elle a restreint le péril plutôt qu'elle ne l'a fait entièrement disparaître, puisqu'elle ne s'est attaquée qu'à une partie privilégiée du parcours, et que, de la rue du Faubourg-du-Temple jusqu'à la Villette, le vieux canal reste ce qu'il était jusqu'alors. Messieurs les voleurs auraient encore beau jeu dans toute l'étendue de l'enclos Saint-Laurent.

Ceci est une première restriction, qui pourra paraître naïve, à force d'être naturelle. En voici une seconde qui n'est peut-être pas tout à fait si naïve: c'est que les gigantesques travaux exécutés par M. Alphand n'ont pas à beaucoup près, dans leur ensemble, un caractère d'utilité publique qui puisse être mis en balance avec les frais énormes qu'ils ont coûtés. J'y vois, comme dans bien d'autres créations du nouveau Paris, un emploi de moyens tout à fait en disproportion avec le but, comme pour faire croire à la grandeur du résultat par celle de l'effort.

Cette remarque ressemble à une contradiction, après tout ce que je viens de dire, et pourtant ce n'en est pas une. Soit que l'on voulût simplement ouvrir une large voie à la circulation dans ces parages d'un abord jusque-là si rebutant, soit qu'on voulût détruire une cause permanente de périls, il suffisait de déblayer, d'égaliser et d'élargir les rives du canal. On ne voit pas où était la nécessité de l'enterrer lui-même sous un chemin couvert, sinon pour le plaisir d'exécuter une de ces œuvres difficiles et dispendieuses, qui saisissent l'esprit par leur grandiose inutilité. Notez bien, en effet, que la partie centrale de cette vaste esplanade, celle qui cache le canal, étant couverte de petits jardins qui servent à dissimuler les prises d'air, ne peut profiter en rien à la circulation. Je ne suppose pas que ce soit pour le plaisir pastoral et champêtre de faire ces petits jardins qu'on a pris la détermination de recouvrir le canal. Un tel motif accuserait, de la part de l'administration, des goûts bucoliques, dignes d'être chantés sur le pipeau par Théocrite et Virgile, mais que rien ne nous permet de lui attribuer. J'aime mieux croire, encore une fois, qu'elle a cédé derechef à l'instinct séduisant du grandiose, et au désir de s'illustrer par un de ces chefs-d'œuvre qui fournissent une si belle matière aux articles de journaux, aux discours des préfets, voire aux descriptions de l'histoire officielle, et font pousser des exclamations admiratives au bon peuple de Paris.

L'esplanade du canal Saint-Martin se développe sur une largeur d'environ quarante mètres, dans un parcours d'une demi-lieue de long. Dix-huit petits squares, clos de grilles, y sont ménagés de distance en distance: on peut les voir à son aise, mais on n'y entre pas, ce qui en diminue singulièrement le charme. Une fontaine jaillissante s'élève au milieu de chacun d'eux, et à l'extrémité se cachent dans des massifs verdoyants les soupiraux circulaires, destinés à donner de l'air et du jour au canal souterrain. De temps à autre, on voit tout à coup jaillir de ces soupiraux des panaches de fumée, qui dénoncent au promeneur le passage invisible d'un bateau à vapeur sous ses pieds.

Mais ce spectacle du dehors n'est rien auprès de celui du dedans. Les amateurs d'émotions neuves ne peuvent pas plus se dispenser maintenant d'une excursion sur le canal Saint-Martin que d'un voyage en ballon. La première sensation qu'on éprouve est étrange, à se voir glisser sous terre, entre les murs d'une voûte de quatre mètres de haut et de quinze de large, avec les bruits lointains de la ville dans les oreilles et des roulements de fiacre sur sa tête. Il semble qu'on soit entré dans le royaume des gnomes. Le soleil, pénétrant par les soupiraux, découpe sur la voûte une série de cercles étincelants, et la lumière intérieure est assez abondante pour éclairer tout le trajet. D'un bout à l'autre, on y peut lire son journal sans se fatiguer les yeux. Cette expédition est curieuse à faire une fois, mais à la longue elle manque de pittoresque, ou du moins le pittoresque en est trop uniforme et sent trop la main des ingénieurs.

Les nouveaux travaux du canal Saint-Martin constituent une sorte d'appendice fastueux au chapitre des égouts parisiens. Ils ferment, par un trait final qui dépasse tous les autres, ce hardi développement de la ville souterraine, qui embrasse, dans ses ramifications infinies, une étendue de plus de cent trente lieues. Qu'on nous parle encore de l'aqueduc d'Ancus Martius et du cloaque de Tarquin! Ce sont des jouets d'enfants, bons à reléguer dans l'histoire ancienne avec les sept merveilles du monde, et qui feraient sourire de pitié le moindre de nos conseillers municipaux. Les Romains sont dépassés, voilà qui est entendu, et si quelque stoïcien incorrigible osait encore n'être pas suffisamment fier de son pays et de son époque, il ne resterait qu'à le renvoyer au canal Saint-Martin ou au grand égout collecteur.

VI

LES PARCS ET JARDINS

Lorsque Turenne eut été emporté par un boulet de canon, on créa huit maréchaux de France pour le remplacer, sur quoi la voix du peuple appela ces huit maréchaux la monnaie de M. de Turenne. Le mot me revient en mémoire comme tout à fait de circonstance, au moment où, après avoir parlé des nouveaux squares de Paris, je vais parler de ses anciens parcs et jardins. Assurément, c'est une heureuse innovation, je l'ai dit, que cette multitude de squares semés, comme autant d'îlots de verdure, sur toute la face de la ville; mais je les admirerais beaucoup plus, et sans arrière-pensée, si je pouvais y voir autre chose que la menue monnaie des grands parcs bouleversés et des grands bois réduits à la portion congrue.

Je ne veux rien exagérer: le boulet de canon de l'alignement, pointé par l'artillerie de l'utilité publique, n'a pas encore jeté bas ces beaux jardins qui faisaient l'orgueil et la joie de Paris; mais il les a rudement écornés et rognés au passage! Il n'y en a pas un qui n'ait plus ou moins senti les éclaboussures de cette terrible mitraille. Qui oserait se dire aujourd'hui complétement rassuré? Les habitués du Luxembourg, comme ces invités à la fête napolitaine donnée au Palais-Royal en 1850, sentent qu'ils se promènent sur un volcan. L'ombre de M. Haussmann, armé de sa baguette magique, les poursuit partout: ils appréhendent qu'une belle nuit la fantaisie ne lui prenne d'escamoter le jardin comme une muscade. Sous chaque marronnier et au détour de chaque allée, ils croient voir la silhouette menaçante d'un ingénieur armé de ses plans, le profil anguleux d'un architecte prenant ses mesures. C'est une obsession, c'est un cauchemar. Tant qu'on n'aura pas fini d'embellir Paris, ils sentiront l'épée de Damoclès suspendue sur leur tête, et ne dormiront pas tranquilles.