Nous sommes loin,—quoiqu'il y ait à peine huit ou dix années de cela,—du temps où il n'existait d'un bout à l'autre de Paris qu'un seul square, celui de la place Royale.
On crée maintenant un jardin ou un parc pour le moins aussi vite qu'une maison. On fait pousser à merveille du gazon sur le bitume et des massifs de verdure sur les pavés; au besoin, on se passerait parfaitement de ce qu'on appelle la nature pour arriver à tous les résultats qu'elle produit. Ce n'est plus qu'à la campagne qu'on a encore la naïveté de croire à la nécessité de la nature pour avoir des fruits et des fleurs, comme à la nécessité du raisin pour faire du vin. À Paris, nous sommes plus avancés que cela.
Ceux de mes lecteurs qui sont assez favorisés des dieux pour posséder une maison des champs savent ce qu'il en coûte de temps et d'attente avant de jouir de l'arbre qu'ils ont planté eux-mêmes. C'est quelquefois l'affaire de plusieurs générations. En confiant une quenouille à la terre, ils peuvent se dire, comme le vieillard de la Fontaine:
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.
Il semble donc qu'il y eût là un obstacle quasi insurmontable pour la création des squares; mais l'administration parisienne, féconde en ressources, avait deux moyens pour un de s'en tirer. Le premier, c'était de ne pas mettre d'arbres dans ses squares, et elle a usé pour quelques-uns de ce stratagème aussi ingénieux que simple. Qui empêche de faire des squares sans feuillage, et, s'il le faut, sans verdure, à l'instar de cet impresario de province qui donnait la Dame blanche en supprimant la musique, et de ces grands cuisiniers parisiens qui font tous les jours du civet de lièvre sans lièvre? L'autre moyen n'est, par malheur, ni aussi simple, ni aussi économique. Il consiste à enlever du sol qui les a vus naître des arbres tout entiers, avec leurs racines et le terrain adhérent, pour les transporter ainsi partout où l'on veut, à l'aide d'un appareil ingénieux, mais dont l'emploi coûte fort cher[6]. De plus, le sujet n'échappe pas toujours aux dangers de cette opération chirurgicale, encore aggravés par ceux du voyage. La nature se venge de ceux qui la violentent. L'arbre transplanté dans un autre sol semble pris de nostalgie; il maigrit, il jaunit, il se courbe, il dépérit à vue d'œil sous les tassements du sol et la mortelle poussière du macadam. On avait un géant dans la forêt; on n'a plus dans le square qu'un nain rabougri et contrefait. Là-bas il se nourrissait d'air vif et pur; ici il ne boit plus que les miasmes du gaz et de l'eau de Seine non filtrée. C'est en vain qu'on le soigne avec une sollicitude toute maternelle, qu'on l'arrose de douches et d'injections savantes, qu'on prodigue à ses racines les tuyaux de drainage, qu'on l'entoure et le protège de tout un appareil disgracieux de maillots, de parasols en toile, palissades, entonnoirs, bains de pieds, qui le font ressembler à ces petits vieux emmitouflés de flanelle et de coton, soutenus par des béquilles, chauves, branlants, ridés, exhalant à dix pas une odeur de tisane et de lait de poule: on peut bien le préserver de la mort, mais on ne peut le rattacher à la vie. Ces pauvres arbres étiques font peine à voir; ils vivent de régime comme des poitrinaires, et, par les chaleurs de l'été, on aurait plus envie, en conscience, de leur donner de l'ombre que de leur en demander.
Les squares, de dimensions fort diverses, sont jetés à peu près dans le même moule. Autour du monument qui sert de centre,—presque toujours une fontaine,—s'arrondit une pelouse, couverte çà et là de petits massifs de fleurs, agréablement disposés. Le long des grilles s'étendent de larges plates-bandes de gazon, émaillés de fleurs aussi, et d'arbustes au feuillage toujours vert. Ma profonde ignorance en botanique ne me permet pas une description plus brillante et plus pittoresque. Dans les allées, des bancs à claire-voie, au dossier renversé, attendent les promeneurs. Les plus aristocratiques de ces parcs en miniature y joignent des chaises pour leurs habitués du grand ton.
Quelquefois le square se compose exclusivement de rangées d'arbres, sans pelouse, sans fleurs et sans gazon, ce qui est d'un aspect assez triste, dès que l'automne ramène la chute des feuilles. Plusieurs sont vraiment d'une sobriété de végétation et d'une maigreur de physionomie qui rappellent par trop certains sites des environs de Paris, les jardins de la Villette et de Pantin, par exemple. Dans la plupart on trouve moins de gazon que de bitume, de fleurs que de cailloux. Ce sont des oasis qui semblent faites en pierre et en carton peint, et où l'on sent l'architecte encore plus que le jardinier. Retranchez-en les trottoirs, les grilles, les larges allées et les bancs, vous verrez ce qui restera. Presque jamais on n'y peut oublier un moment qu'on est dans la patrie du gaz, de l'asphalte et du macadam. Passe encore pour ceux qui ont été créés de toutes pièces! Mais pourquoi, par exemple, avant de tracer le square du Temple, a-t-on commencé par raser les grands arbres du jardin qui en occupait l'emplacement, au lieu d'en faire profiter le public? L'administration se croirait-elle déshonorée de conserver de beaux arbres qui ne lui coûteraient rien, au lieu d'en planter de chétifs qui lui coûtent fort cher?
À vrai dire, ce n'est pas là un inconvénient réel pour le vrai Parisien, le Parisien pur sang, celui qui, même dans le paradis terrestre, regretterait son petit ruisseau de la rue du Bac. Malgré l'amour effréné qu'il affiche pour la villégiature, au retour de chaque printemps, il n'est pas d'homme au monde qui aime et comprenne moins la nature. La campagne n'est pour lui qu'une affaire de mode et de genre, une petite gloriole de citadin enrichi. Au fond, soyez sûr que, sans le respect humain, le géranium qu'il arrose dans un pot, sur son balcon, suffirait amplement à ses instincts champêtres. Il lui faut la nature des environs de Paris, les fritures d'Asnières, la poussière de Romainville, les mirlitons de Saint-Cloud, les chalets suisses d'Auteuil, et les arbres à trois étages de Robinson, où l'on mange du filet au madère et des meringues à la crème, au milieu du roucoulement des modistes de la rue Vivienne et du gazouillement ingénu des fleuristes du Palais-Royal. Ce qu'il trouve et ce qui lui plaît, dans ces campagnes étiolées de la banlieue, c'est un demi-Paris, avec des ombres d'arbres qui lui rappellent ceux de ses boulevards, des restaurants qui ressemblent à ceux de la rue Montmartre, des marchands de coco, des marchandes de plaisir, des montagnes russes, et la vue du dôme des Invalides à l'horizon. Son idéal est d'aller manger un melon sur l'herbe, au bois de Meudon, en nombreuse société. Il déteste les trous où l'on ne voit personne, où il n'y a pas d'estaminets, où l'on ne rencontre dans ses promenades que de l'eau, de l'herbe, des arbres, des fleurs et des nuées de petits insectes; où l'on ne sait que faire pour tuer le temps. S'il loue une villa, il a soin de la choisir dans un endroit à la mode, et à proximité du chemin de fer. Pour rien au monde, le vrai Parisien ne voudrait d'une maison de campagne d'où il n'entendrait pas le sifflet de la locomotive. En vous montrant son jardin, il vous dit avec orgueil:«Le chemin de fer passe à deux pas; j'entends tous les trains.» Son rêve serait qu'on pût bâtir les villes à la campagne, ou transporter la campagne à Paris. Les squares sont justement faits pour répondre à ce rêve. C'est bien ce qu'il fallait au Parisien. Si l'on y avait mis plus de verdure et d'ombrage, il se plaindrait amèrement que les arbres l'empêchent de voir passer les omnibus.
Et pourtant l'ingrat ne hante guère ces squares qu'il admire tant: il se contente presque toujours de les regarder à travers les grilles, ou de les traverser pour abréger son chemin, et il en laisse la libre possession aux bonnes d'enfants et aux nourrices, qui en forment la population la plus assidue, et à peu près la seule permanente. L'élément populaire domine dans presque tous les squares: la redingote ne fait qu'y passer, la blouse s'y installe et s'y prélasse. Çà et là, on voit poindre un schako conquérant derrière une nourrice, et des duos de troupiers non gradés, se tenant par le petit doigt, errer comme des ombres autour du beau sexe. De vieux rentiers sont assis au soleil sur un banc, causant politique et traçant sur le sable, avec leurs cannes, des lignes stratégiques, destinées à démontrer la prise de Sébastopol, ou à résumer le plan d'une invasion infaillible, en cas de guerre contre les Anglais. Heureusement, des légions de babys roses tourbillonnent au milieu de ces graves conciliabules, semant partout, comme des rayons de soleil, leurs frais éclats de rire et leur joyeux babil.
La mode n'a donc pas adopté les squares: il faut en prendre son parti. Elle a moins adopté encore la promenade créée à grands frais sur l'ancien parcours du canal Saint-Martin, depuis la rue de la Tour jusqu'à la Bastille. On rencontre beaucoup plus de brouettes, de haquets et de tapissières que d'équipages armoriés sur ce magnifique boulevard, qui avait rêvé des destinées plus hautes et qui semble tout attristé d'une telle chute. Figurez-vous les arènes de Nîmes ou le Colysée, bâtis tout exprès pour servir de théâtre à un vaudeville de Vadé! Telle est l'impression qu'on éprouve en voyant cette royale esplanade bordée de chantiers et de marchands de vin, et sillonnée en tous sens par des marquises coiffées de foulards et des dandys armés de crochets en guise de sticks. On a pu métamorphoser le canal d'un coup de baguette, mais on n'a pu changer le quartier. En eût-on fait cent fois plus encore, il était difficile d'attirer le beau monde dans ces parages, bornés à tous les points cardinaux par le faubourg du Temple, le bureau central des pompes funèbres, l'abattoir et l'hôpital Saint-Louis, ce champ d'asile de ce que la médecine appelle en termes gracieux «les maladies cutanées.»