Cruel Paris! Paris infâme! qu'il faut t'aimer follement pour te pardonner tout cela!
V
LES SQUARES ET LES PROMENADES
Maintenant, comme Télémaque sortant des Enfers pour entrer aux Champs-Élysées, je pousse un soupir de soulagement, en abordant enfin cette partie plus agréable de la description du nouveau Paris. Quoi qu'aient pu croire certains lecteurs en parcourant les précédents chapitres, la vérité est que j'ai faim et soif d'admirer, et que personne ne loue avec une satisfaction égale à la mienne, quand j'en puis trouver l'occasion. Je vais le prouver tout de suite.
L'administration parisienne, qui, par nature et par système, n'a pas souvent des idées riantes, a eu pourtant quelque chose qui en approche, le jour où elle s'est avisée d'ouvrir çà et là des squares, comme autant d'oasis dans ce grand désert de pierre où les lorettes et les vaudevillistes peuvent seuls respirer à l'aise. Elle nous devait bien ce petit dédommagement pour tant de plâtras, de moellons, d'asphalte et de becs de gaz. Grâce à cette innovation, le bourgeois de Paris, altéré d'ombre et de verdure, n'est plus condamné à les aller chercher au loin, jusqu'au Luxembourg ou au Jardin des Plantes: il a maintenant l'une et l'autre à quelques pas de sa porte, ou du moins il en a le semblant, et le Parisien n'en demande jamais davantage.
Dans l'histoire de l'édilité actuelle, c'est l'épisode des plantations que nous aimons le mieux. Il ne faudrait pas croire pourtant que cet épisode-là ne date que de nos jours. Les régimes précédents avaient bien fait quelque petite chose. Sous Henri IV, six mille pieds d'arbres furent plantés dans Paris par les soins et aux frais de Fr. Miron, lieutenant civil et prévôt des marchands, l'un des hommes qui ont le plus fait pour embellir Paris sans le bouleverser. Ce règne aussi et les deux suivants virent la création des jardins du Luxembourg, des Tuileries et du Palais-Royal (dont le public ne devait profiter que plus tard), du Jardin des Plantes, du Cours-la-Reine et d'une partie des Champs-Élysées. C'est là un ensemble respectable, et qui mérite qu'on en tienne compte, si l'on veut bien réfléchir surtout qu'on ne l'avait point fait payer par ces compensations désastreuses que nous verrons au chapitre suivant. Mais le passé est passé: revenons au présent.
Jusqu'aujourd'hui, on nous a donné une douzaine de squares, sans compter ceux des communes annexées. Il y en a sur la place Louvois, devant le Conservatoire des arts et métiers, sur l'emplacement du vieux Temple, à la tour Saint-Jacques, autour de la fontaine des Innocents, sur le terre-plein de Notre-Dame, sur la place du Carrousel, devant Sainte-Clotilde, derrière l'hôtel de Cluny, etc., sans parler des parterres qui s'étendent de chaque côté du Louvre, vis-à-vis le pont des Arts et l'église Saint-Germain-l'Auxerrois; sans compter aussi les massifs et les jardins anglais dont on a enrichi la maigre végétation des Champs-Élysées. Il y en a un rue Montholon, sur le prolongement de cette nouvelle rue Lafayette, qui va si heureusement poursuivre, mais non compléter, le réseau stratégique du Paris nouveau, en reliant l'une à l'autre les gares de l'Est et du Nord, et en coupant les faubourgs Poissonnière et Montmartre pour venir converger en plein boulevard, au confluent de cinq ou six autres larges voies sillonnant la ville dans tous les sens. Il y en aura aussi, dit-on, aux deux extrémités du nouveau pont Louis-Philippe. On en médite d'autres, dont la place est déjà marquée. Voilà ce qui s'appelle marier l'agréable à l'utile, et c'est proprement la perfection de l'art, suivant Horace et Boileau.
De plus, il est question de créer deux squares grandioses aux extrémités sud et nord de Paris: sur la butte Montmartre, un jardin anglais à triple étage, ayant le ciel pour horizon, la grande ville à ses pieds pour panorama, et dont les plateaux superposés communiqueraient les uns avec les autres par des escaliers monumentaux disposés en fer à cheval; à la Glacière, un parc de dix-huit hectares dont les pentes seraient disposées de telle façon que, de tous les endroits, on pût jouir du plus merveilleux point de vue, en particulier du magique coup d'œil qu'offre la vallée de la Bièvre, dominée par une colline couverte de maisons et, dans le lointain, par les dômes du Panthéon et du Val-de-Grâce. Ce sont là jusqu'à présent des projets, pas autre chose, et de la coupe aux lèvres il y a loin, dit le proverbe. Mais ce proverbe-là est bien vieux, et ne paraît plus guère de saison. Autrefois, on eût pu répondre hardiment: C'est impossible; aujourd'hui il faut répondre modestement: C'est très-probable. Le premier mot a pour synonyme actuellement le second dans le dictionnaire de l'édilité parisienne.
L'établissement du jardin anglais à triple étage sur la butte Montmartre offrant surtout des difficultés particulières, qui exigeront d'énormes dépenses, on peut parier avec quelque chance en sa faveur. Déjà des légions d'ouvriers sont installées aux buttes Chaumont et sur les carrières du Centre, comblées et nivelées, pour y installer à grands frais une promenade pittoresque et grandiose[5]. Un tel projet devait sourire à l'imagination titanique de M. le préfet de la Seine, qui serait bien aise, d'ailleurs, de se mesurer de près avec la mémoire de la reine Sémiramis, et de lui rendre des points en fait de jardins suspendus. Il est évident que le souvenir de Babylone et des sept merveilles du monde, chantées sur tous les tons par les poëtes-badauds de l'antiquité, n'a pas été sans influence sur les embellissements de Paris, après toutefois certaines pensées stratégiques que nous avons essayé d'indiquer plus haut,—et qu'on a la noble émulation de détrôner les anciens,—ne fût-ce que pour venger la civilisation moderne du mépris systématique des archéologues, et pour leur montrer qu'on peut vaincre aisément ces prétendus prodiges, admirés jadis par des peuples enfants! Nous reprendrons quelque jour, en l'appliquant à un autre héros, le projet de ce sculpteur qui voulait tailler avec le mont Athos une colossale statue d'Alexandre. Pourquoi les merveilles de l'âge actuel ne remplaceraient-elles pas celles de l'époque mythologique, dans les tableaux de l'histoire et les déclamations des classes?
Les jardins suspendus de Babylone dépassés par les jardins anglais des buttes Montmartre et Chaumont, «admirable matière à mettre en vers latins,» pour un prochain grand concours!—Beau paragraphe à ajouter à une nouvelle édition du programme d'histoire contemporaine de M. Duruy!