Car, il faut bien en revenir là, ces appartements, ou plutôt ces compartiments mesquins, de si haute apparence et de si pauvre réalité, marbre au dehors et cendre au dedans, se cotent aux prix que vous savez, dix fois plus cher que ne se louaient autrefois ces grandes habitations dont je parlais tout à l'heure, quatre fois plus qu'elles ne se louent encore aujourd'hui. Il en est d'eux comme de ces restaurants splendides, où l'on mange de maigres biftecks, mais où l'on fait payer les dorures aux consommateurs. Toutes ces magnificences extérieures, commandées de plus en plus par la transformation et les embellissements de la ville, sont un leurre puissant à la vanité parisienne, qui de tout temps a mieux aimé et qui paye plus volontiers les apparences du luxe sans la réalité, qu'elle ne ferait de la réalité sans les apparences. Les propriétaires, aussi bien que les architectes, trouvent leur compte à ces goûts candides, et ils se rattrapent en dedans de leurs prodigalités du dehors, en économisant sur la solidité, l'espace et le confortable, ce qu'ils ont donné au plaisir des yeux. Vraie piperie, dont tous les Parisiens se rendent complices par l'empressement qu'ils montrent à se laisser duper.

Et puis, du moins dans les quartiers centraux, le remplacement des rues par des boulevards de trente mètres, l'élargissement prodigieux de toutes les voies nouvelles, ont singulièrement rétréci et par là même accru de valeur le domaine du sol habitable. Le terrain a décuplé et parfois presque centuplé de prix, en proportion des demandes, et pour bien d'autres motifs encore. Tel mètre carré, qui jadis valait vingt-cinq francs dans la rue de la Vieille-Harengerie, en vaut plus de mille aujourd'hui, au coin de la rue de Rivoli et du boulevard de Sébastopol. Les spéculateurs se sont jetés sur cette nouvelle proie. Tout ce que le Limousin renferme de maçons ne peut suffire à la tâche, et la multitude des bâtisses, comme on dit en style technique, a fait hausser la main-d'œuvre. Cela est naturel, et il est naturel aussi que les propriétaires profitent de toutes ces raisons, en les grossissant d'un bon nombre de prétextes, qui ne manquent pas davantage, pour élever le prix des loyers. Ils ne font qu'user de leur droit, même lorsqu'ils en abusent. Qu'on veuille bien croire que je ne réclame pas contre eux l'application du maximum. Il est vrai qu'on taxe le pain, et qu'un logement est, comme le pain, un objet de première nécessité; mais je trouve que nous avons bien assez de réglementation pour notre bonheur, et je crois qu'il est prudent de ne pas trop demander à l'État un certain genre de services, où il s'empresse toujours de dépasser nos désirs.

De temps en temps, quand les gémissements des locataires, ce pauvre peuple taillable à merci, s'élèvent en chœur sur un ton plus lamentable que d'ordinaire, l'administration s'inquiète et avise. Elle fait un discours éloquent, elle publie une note catégorique et concluante, d'où il appert, de la façon la plus nette du monde, qu'elle ne démolit pas une maison sans en bâtir sept pour la remplacer, qu'il y a actuellement quinze ou vingt mille logements vacants à Paris, et que, par conséquent, la cherté des loyers est un fait transitoire et anormal, absolument indépendant des derniers travaux, contraire à la logique des choses, et qui ne peut manquer de cesser dans un avenir prochain; que les embellissements de Paris n'ont causé aucune aggravation de charges aux Parisiens, et que le dégrèvement des taxes locales en sera, au contraire, la conséquence infaillible.

Et les loyers montent toujours.

Mais du moins, comme les malades de Molière, on a la satisfaction de savoir que l'on meurt dans les règles. Et cela est agréable.

Donc les appartements parisiens réunissent l'extrême cherté à l'extrême incommodité. On n'y loge pas, on y perche, on y campe entre ciel et terre, soumis à toutes les servitudes imposées par le propriétaire, le concierge et les voisins, toujours pressé d'en sortir, soit pour aller chercher dans la rue un peu d'air, de calme et de repos,—oui, vraiment, de repos; soit pour varier son supplice en changeant de logement. A-t-on jamais bien réfléchi à l'influence que ce genre d'habitation doit nécessairement exercer sur le tempérament physique et moral des Parisiens? Croit-on que tout cela n'ait aucune action sur ce caractère inquiet, sur cette irritabilité nerveuse qui en fait le peuple le plus mobile et le plus capricieux du monde? Rien n'est doux, rafraîchissant, salutaire à l'esprit et au cœur, plus calmant et plus bénin que le chez-soi. Sans paradoxe, je suis convaincu que le home anglais, cet intérieur si paisible et si confortable, si isolé de tous les tumultes du dehors dans les tranquilles jouissances de la maison, joue un grand rôle dans les prospérités de l'histoire politique et sociale de la nation, aussi bien que dans la patriarcale fécondité de ses mariages. Où est le chez-soi possible à Paris? Allez donc vous rafraîchir et vous retremper dans nos appartements de carton, si transparents au bruit, et pénétrés de tous côtés par la pression du dehors! L'administration urbaine, dans les travaux du nouveau Paris, n'a supprimé que les moyens matériels des révolutions, en supprimant les pavés et les enchevêtrements de ruelles; elle en laissera subsister l'une des principales causes morales, tant que subsisteront ces logis-compartiments, voués à toutes les tyrannies tracassières; tant qu'elle n'aura pas transplanté le home sur les bords de la Seine. Je sais bien qu'il est difficile de donner à chacun de nous, comme aux habitants de Londres, sa maison et son jardin. Il ne s'agirait de rien moins que de jeter bas toute la ville, et de reculer le mur d'enceinte de quelques lieues; mais M. Haussmann est-il homme à s'effrayer pour si peu!

Ô chère maison de province (ceci, lecteur, est presque une prosopopée), quel doux souvenir j'ai gardé de toi, et comme je te revois souvent, du fond de ces affreux appartements où l'on ne pénètre que par escalade, et d'où l'on ne sort qu'avec cette fatigue fébrile et cette espèce de courbature morale qui suivent un sommeil cent fois troublé par les bruits de la rue! Elle est bâtie au grand air, la maison de province, tout près de l'église, dont on voit le clocher de son lit, et à cinq cents pas du bois. Un tapis de gazon doux au pied la précède, un cep où pendent des raisins picorés par les moineaux la tapisse du haut en bas. On y entre sans grimper, et dès le seuil on est chez soi. Au rez-de-chaussée, la cuisine, grande comme un appartement parisien, la salle à manger, quelquefois un salon, ayant vue sur le bois; au premier étage, les chambres à coucher, et la chambre d'ami, cette bonne chambre que Paris ne connaît pas; au-dessus, le grenier; derrière, un jardin où babillent les oiseaux, où fleurissent les roses, où les pommiers et les groseilliers mûrissent; au bout, la rivière. Par la fenêtre, on voit des pêcheurs à la ligne, des bœufs qui passent et du linge bien blanc, étendu sur des cordes dans des prés tout verts; on entend les chansons des fillettes et les bons contes des lavandières entremêlés de vigoureux coups de battoir.

Elle est bâtie en briques rouges, la maison de province, et elle coûte dix mille francs! Pas d'œil dans votre vie, pas de pieds sur votre tête, pas de tête sous vos pieds, point de concierge, entendez-vous, point de concierge! On n'y vit pas sous la constante préoccupation du terme et sous la terreur du congé. Rien ne vous empêche d'y agir à votre gré et d'y dormir à votre aise quand il vous en prend envie. Vous êtes chez vous. Il n'y a qu'à fermer les volets pour s'isoler complètement du reste de la création. La famille y demeure depuis six générations; la mère y est morte, l'enfant y est né, vous y êtes né et vous y mourrez vous-même. Toute la maison déborde de traditions et de souvenirs; vous ne pouvez faire un pas, ni lever les yeux, sans qu'ils vous envahissent avec une irrésistible douceur par tous les objets qui vous entourent.

Et nous, pauvres victimes de la civilisation parisienne, campés sous des tentes nomades, réduits à chaque instant à emporter notre maison sous la plante de nos pieds, nous semons notre vie en détail à tous les coins de la grande ville, dans vingt logis banals dont aucun ne gardera notre trace et ne restera sacré pour nous par cette rêverie magique que chaque coup d'œil ramène à la pensée attendrie. Comme des grains de sable éparpillés sur la route, toutes les dates charmantes ou douloureuses de notre existence gisent oubliées çà et là. Hier, un étranger que je n'ai jamais vu habitait à cette place, qu'on vient de lui prendre pour me la donner, en attendant qu'on me la reprenne pour la passer à un autre, que je ne verrai jamais. Il me semble que j'ai succédé à un mort. La chambre d'auberge indifférente et glacée, le wagon toujours en mouvement, où, dès qu'un voyageur est descendu, un autre monte pour le remplacer, voilà l'image de la maison de Paris. Elle n'a pas de nom, elle ne porte que des numéros, comme ces cabanons de bagnes où l'homme lui-même devient un chiffre. On se rappelle vaguement, quand on a bonne mémoire, qu'on a perdu sa mère au numéro 24, qu'on s'est marié au numéro 15, qu'on a eu son premier enfant au numéro 36; c'est tout. Et on se demande à quel numéro l'on mourra.

Hier, une vision du passé s'était penchée sur mon cœur. Il faisait un doux soleil d'automne; le macadam avait la sérénité d'un ciel sans nuage, et le nouveau Paris lui-même me souriait d'un air tendre et tout à fait engageant. L'idée me prit de revoir encore une fois certaine maison que je sais. Je voulais seulement passer à pas lents sur le trottoir, lever les yeux à la hauteur du troisième étage et regarder l'endroit. Il y a ainsi des jours de soleil où l'on est heureux à bon compte. À peine arrivé, un grand serrement de cœur me prit. Il n'y avait plus rien; la rue même avait disparu, et sur l'emplacement de la maison démolie, des ouvriers étendaient une couche de bitume fumant, qui empestait l'air à cent pas.