Tout le long de ces rues et de ces boulevards nouveaux, nos architectes ont bâti des maisons dont il est temps de dire un mot. Il y a des quartiers où elles ressemblent à des palais: entrée monumentale, surmontée de rosaces et de bas-reliefs; du bronze et du marbre partout, de l'or au balcon, etc. J'ai examiné en détail un de ces palais dans la rue de Rivoli: il est habité au rez-de-chaussée par un marchand de vin et un charcutier; au premier par un tailleur; au second par une modiste; au troisième par un huissier. Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. Je ne m'en plains pas: je voudrais que tout le monde, même les huissiers, logeât «sous des lambris dorés.» Mais ce bronze est du zinc, cet or est du badigeon. Il en est un peu de ces palais comme des décors de théâtre: il faut les voir à distance, sans chercher à les toucher du doigt.

Les vieilles maisons de Paris, comme on en trouve encore au Marais, avaient bien leur prix. Pour l'élégance elles font piètre mine à côté des maisons modernes, et nos dandys consentiraient tout au plus à y loger leurs chevaux. Les portes d'entrée rustiques conduisent à des appartements carrelés; mais l'escalier est large et monumental, les couloirs sont vastes, les dégagements faciles, les plafonds élevés. Une famille patriarcale tiendrait sans gêne dans ces grandes pièces, où l'on n'en était pas venu encore à mesurer l'espace à un centimètre près. Les palais nouveaux, sépulcres blanchis, faits de plâtras et de rognures de pierre, que le moindre coup de vent ébranle du haut en bas, sont divisés verticalement et horizontalement en tranches exiguës, dans chacune desquelles un ménage parisien étouffe, faute d'air, de lumière et d'espace, comme une fleur (je suis poli) entre deux pavés. Ce que l'administration a rendu d'air à la ville en élargissant les rues, les propriétaires le retirent, et au delà, en rétrécissant les appartements. Il le faut bien: l'espace de toutes parts est rogné par l'ampleur et la multiplicité des nouvelles voies, qui sur quelques points se touchent, pour ainsi dire, ne laissant pas même entre elles un espace suffisant pour que deux maisons adossées s'y puissent développer à l'aise. Le terrain est hors de prix, et on l'économise précieusement comme s'il était d'or pur. Ah! si les Parisiens pouvaient loger dans la rue, ils seraient trop heureux!

Des mouches même auraient peine à respirer en ces réduits étroits, encombrés des mille et un brimborions de la mode. On y a constaté des cas d'asphyxie d'oiseaux. Les maisons récentes rappellent, pour la plupart, ces boîtes à compartiments où les caricaturistes nous montrent les voyageurs contraints de se camper, au moment des expositions et des trains de plaisir. Ce sont moins des maisons que des malles à six étages. Le propriétaire économise dans l'escalier une niche pour le concierge, qui n'est pas toujours aussi bien logé qu'un chien de garde, et sous la partie supérieure du toit une rangée de chambres, où l'on ne peut se tenir debout qu'au centre. Les paliers sont larges d'un mètre carré, la cour est un entonnoir ténébreux, hanté par des exhalaisons pestilentielles qui y tiennent lieu d'atmosphère, et où j'ai vu plus d'une fois, gracieusement adossés, la pompe des locataires et... le cabinet intime du portier.

Je demande pardon du détail, mais il complète le tableau. Ô bonnes gens de province, vous êtes bien vengés!

Tous ces palais semblent jetés dans le même moule, et il est aisé de comprendre pourquoi: l'administration impose l'alignement et l'élévation; elle n'impose pas le nombre des étages, mais elle fixe un minimum de hauteur pour chacun d'eux, et un maximum d'élévation pour la maison. Les propriétaires, qui n'aiment pas à perdre de place, au prix où sont les terrains, d'une part prennent généralement ce minimum pour règle et se gardent bien de le dépasser; de l'autre atteignent l'extrême limite de ce maximum, pour faire rendre au sol tout ce qu'il peut porter et compenser en élévation le peu d'étendue de la superficie. De là cette richesse et cette variété de coup d'œil qui, dès l'entrée d'une nouvelle rue, allonge dans une perspective d'une demi-lieue des rangées de maisons passées au même niveau, et offrant de la base au sommet le même nombre de fenêtres strictement rangées sur la même ligne.

Cent personnes vivent entassées les unes au-dessus des autres sur les différents échelons de ce perchoir. En montant sur une chaise, on peut toucher de la tête les pieds du voisin. Tous sont esclaves de tous, dans ces abominables cages parisiennes, où l'on est condamné à tous les bruits, à toutes les odeurs, à toutes les maladies de ses compagnons de chaînes. Bon gré mal gré, par les fenêtres vous recevrez les confidences olfactives de toutes les cuisines de la maison; par les portes, le piétinement de tout ce qui passe sur l'escalier; par les cheminées, des bribes de toutes les conversations et de toutes les disputes. Au-dessous, madame a la migraine: vous voilà condamné, par la galanterie et la compassion, à mettre des pantoufles et à marcher sur la pointe des pieds pendant huit jours; vis-à-vis, mademoiselle étudie son piano, et répète six mois de suite, du matin au soir, les exercices de Quidant: ce supplice est de ceux qui ne se décrivent pas. Des enfants qui jouent à la toupie dans l'appartement supérieur suffisent à vous rendre tout travail impossible. Le grincement d'une chaise ou de la porte d'une armoire vous donne des insomnies; un voisin qui se mouche au milieu de la nuit vous réveille en sursaut. Vous êtes bloqué et traqué par un essaim de bruits qu'il faut subir jusqu'au dernier. Et, pour comble, s'il prend fantaisie à votre concierge de manger de la soupe aux choux, il faudra bien aussi que, par l'escalier ou par la cour, ou des deux côtés à la fois, vous en avaliez toutes les exhalaisons une à une et jusqu'à la lie.

Je n'invente rien, je raconte ce que j'ai éprouvé moi-même,

Quæque ipse miserrima vidi,
Et quorum pars magna fui.

Telle est la règle commune. Je sais bien qu'il y a des exceptions, en particulier dans les maisons bâties à l'usage des millionnaires; il est inutile de me les opposer. La plupart des propriétaires, gens sagaces, ont imaginé un moyen ingénieux d'éviter à leurs locataires tous ces petits désagréments, en les remplaçant par d'autres qui les compensent avec avantage. Le plus simple serait de supprimer la cause première; comme cela ne regarderait qu'eux, ils n'y pensent même pas: cette cause est passée à l'état de principe et d'axiome, et il ne s'agit plus pour ces messieurs de faire des maisons conformes aux besoins des locataires, mais de se faire des locataires conformes aux vices de leurs maisons. Ce sont des rois absolus qui trouvent plus commode de réformer leurs sujets que de se réformer eux-mêmes, et qui bâtissent tout un système d'ordonnances et de prohibitions sur leurs propres défauts. Par exemple, pour éviter les odeurs, ils interdiront au concierge de manger de la soupe aux choux, ce qui est attentatoire à la dignité d'un citoyen libre. Pour éviter le bruit, ils interdiront au locataire d'avoir des enfants, ce qui est attentatoire à la moralité publique: il est vrai que l'exiguïté de ses appartements suffirait à elle seule pour le lui interdire. Les chiens sont mis à l'index, les oiseaux à peine tolérés. On commence même à proscrire le piano, ce qui est dur,—au moins pour les personnes qui en touchent. Les locataires sont mille contre un, et ils se laissent imposer tout cela, au lieu d'imposer eux-mêmes au propriétaire des cours mieux aérées, des appartements plus hauts et des plafonds plus épais.

Que diriez-vous d'un tailleur qui, non content de vous donner de l'orléans pour de l'elbeuf, à l'entrée de l'hiver, voudrait encore vous faire payer les frais de sa malhonnêteté et de sa ladrerie, et ne vous livrerait sa redingote qu'à la condition expresse que vous ne sortirez pas de chez vous, de peur de vous enrhumer? Le propriétaire parisien ressemble à ce tailleur, et voilà le beau marché que nous signons tous les jours, en payant fort cher pour cela.