Mais ce chapitre me mènerait trop loin, et sortirait de mon cadre. Je le laisse, avec bien d'autres, à ceux qui entreprendront l'histoire politique de ce temps.
Par quel miracle incessamment renouvelé la ville peut-elle subvenir à l'effroyable consommation de deniers que représentent ces travaux cyclopéens? C'est son affaire, mais c'est aussi un peu la nôtre. On assure qu'elle gagne sur la vente et l'achat des terrains; j'en suis enchanté pour elle, mais le mieux est de ne pas trop s'y fier. Elle a deux moyens plus infaillibles: l'emprunt, qui ne nous regarde pas, grâce à Dieu, et l'impôt, qui nous regarde beaucoup. Elle joue à merveille de ces deux instruments, dont elle a l'habitude; peut-être seulement en joue-t-elle un peu trop.
Cette grande orgie de boulevards a eu ses jours de fête et de triomphe, lors de l'inauguration solennelle des boulevards Malesherbes et du Prince-Eugène, du premier surtout. Ce jour-là, on avait renouvelé pour Sa Majesté l'attention galante du duc d'Antin pour Louis XIV, lorsqu'il fit scier dans la nuit et tomber à l'aube, comme d'un coup de baguette, sous les yeux du monarque, une forêt qui gênait le point de vue, et celle de Potemkin pour la czarine, à qui il montra des villages en toile peinte tout le long des déserts de l'Ukraine,—joli tour de prestidigitation en partie double qui se joue de temps en temps d'ailleurs sous les fenêtres de chaque Parisien. Le Constitutionnel a rendu compte de la fête dans cette langue dont il a le secret, et il a trouvé pour la circonstance des accents qui n'appartiennent qu'à lui. Lorsque les invités eurent admiré à loisir «le bel aspect que présentait la ligne du boulevard,» suivant l'heureuse expression du respectable M. Boniface, le Pindare de toutes les inaugurations, on procéda à l'apothéose du système, et l'Expropriation pour cause d'utilité publique apparut dans la nue, au milieu des flammes du Bengale, affable, souriante, l'air tout à fait engageant, et le front couronné de roses. À cette vue, l'enthousiasme des maçons s'éleva jusqu'au lyrisme: ils se jetèrent avec ivresse dans les bras les uns des autres, et toutes les maisons se décorèrent, comme par enchantement, d'inscriptions lyriques où dominait, parmi des couronnes de verdure, cette phrase que la postérité recueillera:
À NAPOLÉON III
les ouvriers du bâtiment reconnaissants!
C'est le véridique Constitutionnel qui le dit, et je le crois sans peine. Mais j'aime encore mieux le mot, identique au fond, plus coloré dans la forme, du représentant Nadaud à la Législative: «Quand le bâtiment va, tout va.»
Le triomphe de l'Expropriation fut complet: elle prouva, par une très-docte harangue, que tout est pour le mieux dans la meilleure des capitales, et que ceux qui se plaignent sont de grands enfants, qui ne savent pas tout le bien qu'on leur veut.
Nous avons eu récemment deux nouvelles éditions, revues et considérablement augmentées, de cette ingénieuse harangue; mais cette fois la chose s'est passée tout à fait en famille. Paris se rappellera longtemps le discours du trône prononcé, à l'ouverture de la dernière session municipale, par notre Grand-Édile. Il est impossible de boire à sa santé et de se porter un toast à soi-même avec plus de satisfaction naïve. Personne ne s'entend comme M. Haussmann à faire l'apologie de M. le préfet de la Seine, et nulle part on ne l'applaudit avec autant d'enthousiasme que dans le sein de sa commission: c'est pourquoi nous comprenons qu'il y tienne. L'accord est vraiment édifiant entre le chef et les membres du conseil de tutelle donné à cet éternel mineur qu'on appelle Paris. Le chef s'applaudit d'avoir choisi de si excellents membres, les membres s'applaudissent d'avoir été choisis par un si excellent chef. Les membres trouvent que le chef qui les a élus est le plus grand chef du monde, et le chef déclare à son tour qu'il est impossible de rêver de meilleurs membres que ceux qu'il a élus. Spectacle aimable, et bien propre à toucher quiconque a le sentiment de l'harmonie!
Seulement, dans ces discours pro domo suâ, pleins de vues si originales et si neuves, peut-être M. le préfet de la Seine abuse-t-il un peu de l'ironie, figure qui devient facilement monotone pour peu qu'elle se prolonge. Si les Parisiens actuels sont si nomades et si vagabonds, est-il bien généreux à M. le préfet de les en railler avec une si cruelle persistance? J'ai un ami qui a changé dix fois de domicile depuis dix ans. Il demeurait d'abord, quand je l'ai connu, rue des Mathurins-Saint-Jacques; la rue des Écoles l'en a chassé. Il s'est réfugié rue de la Harpe; le boulevard de Sébastopol a jeté sa maison bas. Il a cherché un nouvel asile derrière l'Odéon; la rue de Médicis l'a forcé de fuir. En désespoir de cause, il a passé l'eau: le boulevard Magenta, le boulevard du Prince-Eugène et cinq ou six autres l'ont poursuivi, traqué, acculé. M. Haussmann lui reproche de déménager trop souvent: il a bien raison. Pourtant mon ami trouve que M. Haussmann a la plaisanterie lugubre.