Cette industrie bizarre, un de ces bruits qui se chuchotent à l'oreille n'a pas même craint de la prêter à de hauts personnages, accusés d'imiter sur un autre terrain ces ministres déchus, qui passaient pour escompter rue Vivienne les bonnes nouvelles dont les fonctions publiques leur assuraient la primeur. M. de Girardin, qui a toutes les audaces, aussi bien en défendant ses amis qu'en attaquant ses ennemis, a osé le premier formuler nettement ces vagues rumeurs, contre lesquelles il n'avait pas besoin de s'indigner: elles n'ont d'autre signification que de condamner un système qui prête le flanc à de pareils commérages, et leur donne une ombre de vraisemblance aux yeux de la prévention ou de la malignité publique.

Nous avons tous appris par cœur, au collège, un joli conte du bonhomme Andrieux. Il s'agit d'un meunier têtu, dont le petit moulin est convoité par le grand Frédéric, pour l'agrandissement du château. L'intendant des bâtiments royaux le mande auprès de lui, et un dialogue intéressant s'établit entre eux:

«Il nous faut ton moulin: que veux-tu qu'on t'en donne?
—Rien du tout, car j'entends ne le vendre à personne.
Il vous faut est fort bon, mon moulin est à moi
Tout aussi bien au moins que la Prusse est au roi.»

On rapporte le tout au prince; grand scandale. Il fait venir lui-même le meunier, presse, flatte, promet. Le dialogue continue:

«Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste...
—Je suis le maître.—Vous, de prendre mon moulin?
Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin.»

Le monarque est désarmé par ce mot. Que voilà un monarque débonnaire, malgré sa réputation farouche, et qu'on voit bien que l'expropriation pour cause d'utilité publique n'était pas encore inventée alors! Figurez-vous donc un bonnetier de la rue Saint-Denis parlant sur ce ton aujourd'hui à un sous-chef des bureaux de l'Hôtel de Ville!

L'expropriation, devenue reine et maîtresse, se passe des fantaisies de sultan blasé. Elle achète le terrain et le bâtiment, démolit celui-ci et revend celui-là, rachète, revend encore, permet, retire, se ravise, et joue à la maison comme l'enfant au château de cartes. On l'a vue, après avoir laissé construire des édifices gigantesques sur le sol déblayé par elle, changer tout à coup d'idée, et le racheter pour les détruire, au moment où l'on y mettait la toiture. L'histoire du rond-point des Champs-Élysées restera célèbre dans les fastes de l'expropriation. Homère, qui a consacré plusieurs chants à la toile de Pénélope, eût fait tout un poëme sur le rond-point des Champs-Élysées. Ces coûteuses inconséquences sont le châtiment des volontés trop promptes et qui se savent trop maîtresses d'elles-mêmes. Leur incertitude naît de la hâte de leurs décisions, que rien n'arrête et ne mûrit au passage. Elles affichent leur insuffisance dans leurs variations. À chaque instant, l'édilité parisienne semble répéter le mot du médecin de la légende: Faciamus experimentum. Mais quand l'expérience est manquée, le patient en souffre plus que le médecin.

Un des plus curieux exemples de ces incertitudes dans l'absolu et de ces tergiversations après le fait accompli, est ce qui s'est passé, il y a quelques années, dans la cour intérieure du Louvre. Je cite ici ce détail, entre parenthèses, pour sa signification générale, et j'espère que les amateurs, qui suivent d'un regard philosophique les gestes de l'administration parisienne, ne l'ont pas encore oublié. On essaya d'établir d'abord des jardins en losanges; puis on les mit en carrés, avec des bancs, puis on supprima les carrés et les bancs pour revenir à de maigres plates-bandes. J'en passe, et fais peut-être quelque erreur de détail, mais en atténuant plutôt qu'en exagérant. Au centre de la cour, ce fut bien mieux encore. On y vit d'abord une fontaine ou un jet d'eau, puis le jet d'eau disparut devant une statue équestre, puis la statue équestre fit place à un petit massif de gazon et de fleurs, puis le massif s'évanouit, et aujourd'hui il n'y a plus rien. C'est pour arriver à ce beau résultat qu'on a bouleversé la malheureuse cour pendant deux ou trois ans. Il eût été plus simple et plus économique de commencer par où on a fini, c'est-à-dire de ne pas commencer du tout.

Cet axiome pourrait s'appliquer plus justement encore à quelques-uns des embellissements de Paris.

Quel chapitre instructif nous pourrions écrire en examinant par quels rapports étroits s'enchaînent ces abus de l'expropriation avec le mode de nomination de la municipalité parisienne, élue par le pouvoir qu'elle contrôle, et non par ceux qu'elle exproprie! Que de choses à dire aussi sur les conséquences économiques du système, sur ce mépris inouï de la dépense et cette insouciance magnifique pour la question d'argent, sur les proportions colossales de ce budget de Paris, qui, moins favorisé que celui de l'État, n'est pas même voté indirectement par le contribuable, qui a dévoré, par lui-même ou par ses annexes, près de six milliards depuis 1852, et, à l'heure qu'il est, dépasse des neuf dixièmes, c'est-à-dire de 180 millions, celui de la Suisse entière, et égale celui de l'Espagne!