«On verra, dit-il avec une fougue entraînante, les colonnes se former en masses serrées pour marcher à l'assaut du palais d'été. On verra les murailles s'écrouler avec fracas. On entendra le bruit de la trompette et du tambour, se mariant à la grande voix du canon.»

Une chandelle d'un sou et des fusées de deux liards représentent à merveille les bombes et les boulets. L'écroulement des murailles se résume en deux morceaux de carton disjoints et renversés à l'aide d'une ficelle; les colonnes serrées se composent de quatre soldats et d'un général découpés tout d'un bloc dans une image d'Épinal et collés sur bois; un bonhomme, poussant devant lui une brouette de papier, montre en action les travaux de sape et de mine de l'armée française; un autre, s'avançant par soubresauts saccadés, figure la fuite du Fils du ciel et de son peuple. Mais quoi! le propre de l'art le plus élevé est justement de faire beaucoup avec peu de chose. Je ne puis me lasser d'admirer le génie du saltimbanque. Vous eussiez donné ces bonshommes, hauts de deux pouces, à M. Victorien Sardou lui-même, qu'il eût été bien embarrassé d'en tirer parti, tandis que le directeur de ce modeste établissement, sans subvention, a trouvé moyen d'en faire sortir successivement la victoire de l'Alma, le siége de Sébastopol, la bataille de Magenta, et saura, au besoin, quand les comédies guerrières ne donneront plus, en tirer le drame du Courrier de Lyon.

On rencontre même parfois des spectacles instructifs et utilitaires, par exemple, ceux des messieurs qui ont inventé quelque chose, qui exposent un nouveau système d'aérostats ou de cabinets inodores.

Il y a quelque temps, un ancien professeur de mathématiques, de plus Allemand, exhibait, dans un rez-de-chaussée du boulevard de Magenta, le flûteur de Vaucanson, revu, perfectionné et augmenté: une femme, assise, avec un larynx en caoutchouc, doué d'une voix qui a une étendue de deux octaves, comme celle des fortes chanteuses, et exécutant toute sorte d'airs avec le timbre et l'accent, je n'ose dire avec l'intelligence d'une prima donna. Cette machine a dû coûter cher, moins cher toutefois qu'il n'en coûte au Conservatoire pour former et à l'Opéra pour payer un premier sujet. Qu'on juge des services qu'elle peut être appelée à rendre, le jour où les directeurs aux abois auront à lutter contre une grève des ténors. Ce tube en caoutchouc serait merveilleux pour les points d'orgue de madame Cabel; et, comme il ne craint pas les courants d'air, qui empêcherait de le faire chanter dans la coulisse, pendant que M. Mario, si souvent enrhumé, se bornerait sur la scène à ouvrir la bouche et à se livrer à une mimique expressive?

Vous trouverez aussi, parmi les saltimbanques utilitaires, des marchands de pommades pour les cheveux et d'onguent pour les cors, s'il est permis de ranger ces artistes parmi les saltimbanques. Vous avez vu sans doute, boulevard de Sébastopol, un pédicure accompagné d'une femme en châle jaune et d'un hibou. Une fenêtre sans vitres leur sert d'encadrement. Tous trois sont graves, mais le hibou est le plus grave des trois. La femme se tient droite et regarde les passants, qui regardent le hibou. Le hibou et le pédicure regardent aussi les passants.

Le pédicure est assis, mais le hibou, comme la femme, se tient perché tout le jour sur ses pattes. Le pédicure a une physionomie engageante. De temps en temps, il se lime les ongles et se cure les dents; alors la foule, toujours amassée devant son étalage, le regarde lui-même avec une curiosité avide. Une grande pancarte, plantée comme une bannière sur le devant de la scène, représente un monsieur très-distingué, un artiste, coupant un cor à une dame avec tant de dextérité et de belles façons que la dame lui sourit d'un air tout à fait heureux. Au-dessous, la légende explique que le pédicure a été admis à l'honneur de soulager un ancien ministre et plusieurs facteurs de la poste aux lettres. Toutes les dix minutes, le pédicure se lève et frappe la pancarte avec une baguette; alors la foule regarde la pancarte,—et c'est tout.

Je voudrais bien savoir à quoi pense la femme du pédicure, à quoi rêve le hibou!

On voit que le pittoresque ne perd jamais entièrement ses droits. Chassé du plein soleil, il trouve un asile dans les coins. Traqué de rue en rue, il s'installe au jour le jour dans des abris provisoires, qu'on lui ferme le lendemain. Il s'accroche partout, et tire parti même de son plus cruel ennemi. Comme le lièvre qui se réfugie entre les jambes du chasseur, le pittoresque aura prolongé sa vie en se précipitant au cœur même de la place, et il aura fait sa dernière apparition et obtenu son dernier triomphe dans les lieux destinés à lui servir de tombeau.

VIII

LES MONUMENTS