De chaque côté se dressent deux théâtres, dus encore à M. Davioud, l'un des plus coupables, ou tout au moins des plus compromis, parmi les ministres ordinaires de M. Haussmann. Ces bâtiments étranges, qui ne ressemblent à rien de connu, affichent la prétention de créer un nouvel ordre d'architecture, non encore classé jusqu'à présent dans les Traités et les Manuels sur la matière. Ce sont des théâtres; on ne sait ce qui les empêcherait d'être des bazars ou des marchés couverts. Sauf quelques ornements des façades, rien n'y indique et n'y caractérise leur but. Les deux édifices, vus en bloc, sont jetés dans le même moule, et reproduisent le même aspect, à la fois bizarre et massif. Un péristyle percé de cinq arcades en plein cintre, immédiatement surmonté d'un foyer dont la disposition extérieure répète celle du rez-de-chaussée, puis d'un second foyer-terrasse, et le tout couronné en retrait par un attique percé de lucarnes rondes, que domine un toit convexe à pans coupés, semblable au couvercle d'une gigantesque boîte, telle est la physionomie générale de ces monuments. On dirait que chacun d'eux en renferme un second, qui a fini par briser son enveloppe en soulevant la tête.
Au théâtre du Cirque, le premier étage, qui forme galerie, allie à son arcature classique je ne sais quelles ambitieuses réminiscences du style oriental, qui tranchent d'une façon singulière sur le caractère général de l'édifice. Cette façade est, du reste, la moins lourde des deux. Mais au Cirque, comme au Théâtre-Lyrique, les côtés et le derrière, entièrement nus, présentent tout juste l'aspect harmonieux et grandiose d'une caserne. À défaut de lignes architecturales plus savantes et plus variées, n'eût-on pu du moins égayer de quelques décorations accessoires ces longs murs et cette interminable série de fenêtres, dont la simplicité outrée jure avec la destination des salles comme avec la physionomie monumentale de la façade, à laquelle tout le reste a été sacrifié? Il y a ici, de la part de l'édilité parisienne, une de ces contradictions bien propres à dérouter la critique, qui, si elle ne peut parvenir à goûter les travaux du Paris moderne, voudrait du moins en saisir l'esprit général, et cherche de bonne foi à les comprendre et à s'en rendre compte.
Par une autre contradiction, dont je ne me charge pas de trouver le motif, M. le préfet, qui partout ailleurs ne recule devant aucune dépense pour déblayer et isoler les salles de spectacle, comme il vient de faire pour le Théâtre-Français, s'est appliqué à entourer le Cirque d'un cordon de maisons particulières, destinées à des cafés, à des boutiques, à des hôtels garnis, et d'un caractère si peu architectural, que, à peine bâties, il a fallu se mettre en frais considérables pour dissimuler leur déplaisante apparence, en attendant peut-être qu'on les supprime. Il eût été plus simple de ne pas les bâtir. L'administration aura été prise cette fois d'un de ces accès d'économie qui saisissent de temps en temps les prodigues, et leur font mettre de côté un bout de chandelle au moment même où ils jettent les billets de banque par la fenêtre. Ou peut-être a-t-elle voulu apporter un léger tempérament à un état de choses auquel elle aura largement contribué pour sa part, et interrompre par quelques maisons habitées cette longue ligne d'édifices et d'établissements publics, qui, prolongée à droite et à gauche sur presque toute l'étendue des quais, a pour conséquence naturelle d'en détruire l'animation, d'en faire la nuit des endroits particulièrement déserts et dangereux, et d'isoler les deux rives de la ville en reculant leurs points de contact.
L'instinct populaire, si apte à découvrir du premier coup le défaut saillant d'une œuvre, celui par où elle touche au ridicule, et à le résumer d'un mot, a trouvé une métaphore trivialement pittoresque pour exprimer son jugement sur les théâtres de la place du Châtelet. Il les a comparés à deux grandes malles de voyage, comme il a comparé à un huilier colossal le groupe formé par la mairie Saint-Germain-l'Auxerrois et la tour qui l'unit à l'église. En regardant ces édifices à quelque distance, il est impossible de n'être pas frappé par la justesse de ce verdict du suffrage universel appliqué à l'art.
De tous les autres théâtres récemment construits, celui de l'Opéra, si je ne me trompe, est le seul auquel l'administration ait pris part, le seul aussi qui mérite de nous arrêter. Par une mesure excellente, à laquelle on ne perdrait rien de recourir plus souvent, le projet a été mis au concours, et, malgré l'insuffisance du délai, une avalanche de plans de bonne volonté a répondu à l'appel. M. Haussmann n'a qu'à frapper du pied la terre pour en faire jaillir des légions d'architectes. Parmi tant de vétérans chevronnés, c'est un jeune élève de l'école de Rome qui a remporté la palme. Nous ne pouvons juger encore directement son œuvre, qui commence à peine à sortir de terre, et à dessiner ses premières assises, à quelques pieds au-dessus du sol; mais, autant qu'il est permis de se prononcer d'après le plan en relief exposé à l'un des derniers Salons, il nous semble que les qualités et les défauts en sont à peu près les mêmes que ceux du nouveau Louvre, c'est-à-dire la richesse des détails poussée jusqu'à l'excès, et leur variété, jusqu'au décousu. Tout en louant la science et l'habileté incontestables dont l'architecte a fait preuve, et qui mettent son œuvre au-dessus de la plupart des autres monuments du Paris impérial, on y voudrait une plus grande sobriété d'ornementation, des lignes plus simples et plus suivies, une plus puissante unité. Le portique, trop étroit, semble ajouté après coup au corps de l'édifice, au lieu d'en être le point de départ, et il prend un caractère subalterne devant le développement des riches et élégants pavillons qui ornent les façades latérales. M. Ch. Garnier a cru devoir accuser extérieurement les trois grandes divisions du théâtre: l'emplacement des foyers, par un péristyle et une terrasse; celui de la salle, par une coupole écrasée, qui la couvre sans la dominer; celui de la scène, par un immense fronton triangulaire qui forme le point culminant. Mais cette disposition offre quelque chose d'incohérent et de morcelé qui déroute le regard, et il y a surtout une bizarrerie assez malheureuse dans ce fronton rejeté à l'arrière-plan et précédé d'une coupole, au-dessus de laquelle il plane, par une transformation imprévue de toutes les conditions habituelles de l'art. Ce serait ici le cas de rappeler à M. Garnier un proverbe populaire, qu'il connaît aussi bien que moi.
Les exigences du programme, la nécessité d'isoler les uns des autres les nombreux services de ce monument colossal, depuis les entrées du public et des abonnés jusqu'à celle de l'empereur; de relier au théâtre les magasins d'accessoires et toutes les ressources d'une administration monstre, l'ont conduit à ces placages plus ou moins dissimulés, qui rompent l'harmonie de l'œuvre, et ressemblent à des excroissances parasites et mesquines accrochées aux flancs de l'édifice. On pardonnera surtout beaucoup à l'architecte pour peu qu'on n'oublie pas la nature et la multitude des conditions qui lui étaient imposées, en dehors même des nécessités du programme, et les exigences contradictoires qu'il devait concilier dans son plan. Imposer à un théâtre outre ses magasins et ses ateliers, outre des remises couvertes pour les équipages et un grand corps de garde, lui imposer jusqu'à des écuries de trente chevaux pour l'attelage de Sa Majesté et pour son escorte, c'est vraiment pousser la centralisation trop loin, et vouloir absolument faire du nouvel Opéra un gigantesque pot-pourri architectural.
Est-il bien sûr aussi, malgré la garantie du concours, que l'œuvre primitive soit restée à l'abri de toute modification ultérieure, qu'elle ait pu se dérober entièrement à l'action de la fameuse filière? N'a-t-on imposé, je veux dire conseillé à l'artiste aucune de ces améliorations désastreuses qui, de progrès en progrès, finiraient par substituer le plan de la Bourse à celui du Parthénon? Si on me l'affirme, je tâcherai de le croire.
Le nouvel Opéra s'élève sur une place évidemment trop petite. L'administration a cette fois économisé le terrain, pour regagner une parcelle des trente millions, sans parler des suppléments, que lui coûtera ce palais de la musique et de la danse. Le Grand-Hôtel encombre de sa masse gigantesque les abords étriqués du théâtre. Pendant sa construction, le bruit courut, on s'en souvient, que l'édilité se repentait de l'avoir laissé bâtir, et qu'elle voulait l'abattre. Il n'y avait là rien que de très-vraisemblable et de très-conforme à la tradition. Un moment les maçons arrêtèrent leurs travaux, et le Grand-Hôtel, mélancolique comme une ruine dans ses murs inachevés, resta suspendu entre son berceau et sa tombe. Tout s'est borné à une modification du plan primitif de la Société, qui n'a fait, pour ainsi dire, que mettre plus en relief l'insuffisance de la place en y ajoutant une irrégularité choquante. Aujourd'hui qu'il est en pleine activité et en pleine splendeur, nous allons voir si l'administration se décidera à le racheter, en tout ou en partie, pour le démolir. Cela lui coûterait quelques millions de plus qu'alors[10]; mais qu'est-ce que trois ou quatre pauvres millions pour elle, qui a déjà manié des milliards? Une goutte d'eau dans l'océan. En vérité ce ne serait pas payer la leçon trop cher, si elle devait lui profiter.
Mais cela ne suffit point. Même en agrandissant la place, l'Opéra resterait sans perspective, puisqu'on s'est avisé trop tard qu'il ne se trouve pas dans celle de la rue de la Paix. Pour lui en créer une et déblayer le point de vue, on n'a rien trouvé de mieux que de percer deux nouvelles voies qui vont déboucher en face de lui sur le boulevard, car c'est là évidemment le seul but, la seule explication possible de ces rues, auxquelles on a voulu, par pudeur, attribuer l'intention assez plaisante de mettre en rapport la Bourse et le Théâtre-Français avec l'Opéra. La Bourse!... certes, je n'ignore point les rapports naturels qui existent entre le 5 pour 100 et le foyer de la danse, mais la Bourse fonctionne de jour et l'Opéra de nuit. Le Théâtre-Français! Je cherche en vain à qui pourra servir cette voie de communication entre les deux spectacles, puisque ceux qui iront à l'un n'iront pas en même temps à l'autre,—à moins que ce ne soit aux critiques pressés qui auront besoin d'assister à deux représentations le même soir. Tracer une rue tout exprès pour faciliter la tâche des critiques, cela est bien digne de la magnificence de M. Haussmann et me donne quelques remords de mon ingratitude.
Il est vrai que, pour achever l'œuvre, la rue Lafayette va mettre l'Opéra en rapport direct avec la Villette et son bassin! À la bonne heure, au moins! voilà une satisfaction donnée aux immortels principes de 89!